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En boxe, tout comme en musique, l’adage de Miles Davis selon lequel "il n’existe pas mille sorte de moments mais seulement deux : les grands et les autres" est une vérité. Chaque mois, Sebastien Boniface revisite un des combats qui par son intensité dramatique a marqué les esprits au delà des générations, un des combats qui ont fait l'histoire de la boxe...

IL Y A 25 ANS, HOLMES - RODRIGUEZ

Le 27 mars 1983, un Français défit le souverain des poids Lourds, Larry Holmes. Son nom ? Lucien Rodriguez, champion de France et d’Europe de la catégorie. Même conscient du fossé qui le sépare de l’impressionnant "Assassin d’Easton", le pensionnaire du Red Star Audonien se rend dans l'antre de ce dernier (à Scranton, en Pennsylvanie) bercé du fol espoir de décrocher le suprême graal qu’aucun tricolore n’a jamais conquit…

Au nom des siens…
Tout n'a pas été simple pour Lucien Rodriguez pour en arriver là : à ce combat organisé au Watres Armory de Scranton. "Le combat d’une vie", la concrétisation d'un rêve : disputer le titre mondial des poids Lourds. Une opportunité qu’aucun Français n’a méritée depuis juillet 1921 et l’immense Georges Carpentier… D’origine Espagnole, né à Casablanca en décembre 1951 dans une famille acquise à la boxe, cet élève de José Jover et de Gaétan Micallef a tout connu sur les rings. Garçon calme et discret, il a encaissé tous les coups durs. Ainsi dès les rangs amateurs, pour les JO de 1972, la Fédération Française sélectionne contre toute attente Henri Moreau à sa place. Ce dernier sera éliminé au 2e tour face à l’Allemand Peter Hussing que Rodriguez avait battu l’année précédente. Sévère à digérer… Pour Montréal, présélectionné, il perd son statut amateur pour avoir affronter des boxeurs pros. Début prometteur en professionel, mais en novembre 1975, trop confiant, il est cueillit à la surprise générale par le britannique Neville Meade, lors de son 10e combat à Paris (KO au 3e). Grosse déception et Lucien perd le fil… L’année suivante, il est défait par Zanon, Evangelista puis Ekwelum.

Tout parait compromis… Mais à Bruxelles, en mai 1977, c’est son quitte ou double contre le "Lion des Flandres", Jean Pierre Coopmans, pour le titre Européen. Lucien ne lâche rien dans un combat physique au rythme effréné. Et, grâce à sa technique, l’emporte aux points. Malheureusement, à Madrid, 4 mois plus tard, tout s’effondre ! Sa bête noire (Alfredo Evangelista) lui ravit sa couronne. L’Uruguayen naturalisé Espagnol confirme sa supériorité en mars 1979 (KO 2e). Retour à la case départ pour l’agent EDF d’Aulnay-sous-Bois. Car même s’il récupère le titre national aux dépens de Christophe Poncelet, il sert de proie à la nouvelle étoile outre-atlantique, Michaël Dokes. Lucien tient la distance à Miami, mais enregistre son 7e revers. Beaucoup aurait lâché. Mais tenace, il accepte le choc contre son ex-compagnon de la salle de Saint-Ouen, Sylvain Watbled. Un gros cogneur. Au terme d’un terrible championnat de France, Rodriguez assoie son hégémonie hexagonale (KO 6e). Vainqueur du brillant Felipe Rodriguez, il retrouve le titre Européen qu’il conserve 3 fois en 1982 (devant Syben, Popovic et Evangelista) pour s’ouvrir les portes du Monde…

"L’Assassin d’Easton"
Et pénétrer dans l’impitoyable univers du "Boxing Business made in USA". Car face à lui, se dresse un "Monstre" : Larry Holmes, champion WBC depuis juin 1978 (et son succès sur Ken Norton). Une machine infernale aux jabs meurtriers, dotée d’un palmarès sans faille (41 victoires, 30 KO). Depuis 5 ans, cet ancien sparring-partner de Muhammad Ali enfile les défenses (13!) et corrige tout ce qui monte face à lui. Evangelista, Shavers, Zanon, Coetzee ou Léon Spinks n’ont pas tenu la distance ! Et si Dokes s’est emparé de la ceinture WBA, le vrai boss de la catégorie se nomme Holmes ! Pourtant, l’idole d’Easton souffre d’un manque de popularité manifeste. Personne ne lui pardonne la trempe mémorable qu’il infligea en octobre 1980 à l’amoindri " Greatest" (Muhammad Ali). 10 rounds insoutenables qui ont détruit l’homme et la légende. Excellent boxeur, à la condition physique parfaite, mobile et rapide, efficace des 2 mains, au jeu défensif perfectionné, Holmes démontre en dehors des rings un sens aiguisé des affaires égal à ses qualités pugilistiques. Pour cette 14e défense, il endosse même l’habit d’organisateur. Se privant ainsi des services de Don King avec lequel il connaît des conflits d’intérêts… Mais le célèbre manager ne l’entend pas de cette oreille, bien décidé à noyer le projet de son protégé. A quelques semaines du rendez-vous, la guerre King-Holmes fait rage. Le promoteur chevelu annule la retransmission télévisuelle, mais une chaîne peut en cacher une autre. Et NBC Sport saisit l’occasion… Holmes-Rodriguez est confirmé.

Arrogance, mépris et Moqueries
Sans délégué de la Fédération, suite à un veto du Président Restoux, Lucien et les siens débarquent en Pennsylvanie. Un garde du corps protège le Français de toute "embrouille" avec le clan King. Impressionné par ce climat, le gentil « Lulu » pènètre dans une jungle sauvage. Lors de la conférence de presse, il mesure les certitudes de la presse Américaine et assiste au show d’Holmes qui parle plus d’unification et de ses futurs duels contre Page, Dokes ou Witherspoon que de sa défense face au Frenchy. Et lorsque les journalistes s’adressent enfin à Lucien, c’est pour lui demander : « Combien de rounds comptez vous tenir ?! ». Un mépris et des moqueries qui toucheront leur paroxysme lors de la présentation d’avant combat par NBC sports. Après un résumé historique en images de toutes les déroutes outre-atlantique des boxeurs Européens pour le titre mondial des Lourds (Carpentier, Schmelling, Bugner…), l’analyste Joe Piscopo adopte un ton taquin pour présenter les palmarès et les gains enregistrés par les 2 opposants, puis mime avec des jouets le châtiment promis au Parisien.

"Now is Time"
Qu’importe, "it’s time !". Lucien ce 27 mars, monte sur le ring dans un peignoir bleu clair, de la marque aux trois bandes. Holmes en tenue "rouge Sang" fait son apparition, acclamé par son public. Don King présent au premier rang sourit amèrement. Pour s’échauffer, au coté de son mentor, Eddie FLutch, le champion exécute un impressionnant "Shadow" ! Ouah Quel boxeur ! Durant les instructions de l’arbitre, Calors Padilla , Lucien ne fixe pas Holmes qui ne le lâche de son regard glacial. Coup de Gong. Holmes investit le centre du ring. La chasse commence. Rodriguez utilise ses dégagements latéraux, garde haute, pour éviter les directs tranchants de l’Américain. Round d’observation, mais Holmes touche par un uppercut en contre. Lors de la 2e reprise, Rodriguez ne reste pas inactif. Dominé en allonge, et en vitesse, il ne semble pas avoir le choix. S’il veut l’emporter, il doit rompre la distance, se désaxer et imposer sa pression. Mais un contre du droit brutal calme ses velléités. Le "piston infernal" du bras avant du champion fait merveille malgré la bonne mobilité du buste de son adversaire. Dans les 2 actes suivants, Holmes touche de terribles droites, pleine face. Lucien encaisse, recule, reste sur sa réserve, prudent, sans doute pas assez agressif… Trop respectueux certains diront. Mais il tente bien sporadiquement de répliquer…


Le fossé !
Mais son manque d’efficacité est manifeste. Rodriguez est un beau pugiliste, complet, mais un vrai fossé le sépare d’Holmes sur le plan de la vélocité et de la puissance. Il essaie quelques belles remises et crochets… Mais ses coups semblent peu incisifs… Fin du 4e Rodriguez accepte la bagarre pour le respect. Mais Holmes dominateur, maître du ring, touche sévèrement. Et face à l’inefficacité des poings du Français, sans doute irrité par son attitude trés défensive, le champion baisse les bras par provocation… 6e round, holmes danse sur ses appuis à la façon d’Ali et lance ses lames de rasoirs (jabs). Soudain à quelques secondes de la fin du round, un court uppercut projette au sol le français ! Padilla compte 8 ! Lucien rejoint son coin. Les rounds suivants sont difficiles. Dès que le français avance, il est sanctionné… Quelle classe ce Larry Holmes ! Le constat est là : A la mi-combat, un vrai gouffre sépare le boxeur du vieux continent et celui de l’Amérique. Les insolences des médias Américains contre les Lourds Européens(qualifiés de "boxeurs horizontaux") prennent toute leur signification.

Courage et frustration
8e, 9 e, 10e round. Les rounds défilent, tous identiques. Holmes maîtrise et hausse son pressing pour en finir mais frustré par la mobilité et le métier du Frenchy, il n’arrive pas à porter l’estocade. Quel dommage que la boxe du Parisien manque de férocité car le tenant du titre commet quelques erreurs, trop sûr de lui… Le public hue l’aspect trop timoré du challenger. Mais a-t-il les moyens de faire autrement ? 12e et dernier round… Seuls Ken Norton, Mike Weaver, Randall Cobb et Trévor Berbick ont tenu la distance depuis 5 ans face à Holmes… Avec son gros cœur, Rodriguez réussit le même exploit. Mais le pointage est sans appel : 120-108, 120-109- 120-108, Larry Holmes reste le roi. Rodriguez ne succèdera pas à Alphonse Halimi, dernier français propriétaire d’une ceinture mondiale (en juillet 1959).

Millionnaire et Endetté…
Lucien reviendra à Paris, avec plein de souvenirs, sans regret… les critiques ne modifieront jamais l’homme. Il défendra son titre Européen victorieusement à 2 reprises (aux dépens d’Albert Syben et de Dave Pearce) avant de le perdre en novembre 1984 face au Danois Steffen Tangstad. Souffrant d’un pied et des reins, sous antibiotique, il interdira à son coin de jeter l’éponge… Son calvaire durera 12 rounds. Mars 1985, à 34 ans, à quelques mois de tirer sa révérence, des soucis avec le fisc qui a décelé quelques erreurs déclaratives sur ses gains aux E..U. (malgré la retenue à la source), le pousseront à accepter un affrontement face au puncheur anglais, Frank Bruno. Sans motivation, peu préparé, il est KO au 1er round. « Malgré mes dettes, je ne veux pas finir en punching Ball. Je ne veux pas être un faire valoir pour les jeunes boxeurs en quête de palmarès » déclarera t’il à sa descente du ring. Lucien raccrochera ses gants en février 1986. Au terme de 12 ans de galère, il quittera le purgatoire, apurant tous ses passifs. Le temps gomme souvent les mauvais souvenirs, mais le bon temps que nous a offert Lucien ne s’effacera pas … Et sur son sujet, il restera toujours la même question: Que manquait-il à Rodriguez, excellent combattant, pour bousculer les plus grands ? Simplement une dizaine de kilos indispensables pour malmener les Monstres américains. Avec la création postérieure à sa retraite de la catégorie des Lourds légers (située à 86 kilos, son poids naturel), Lucien Rodriguez aurait sans doute coiffé une couronne mondiale.

A l'inverse de Lucien, Holmes ne connaîtra jamais des difficultés financiers. Bien au contraire. Lui qui a connu une enfance miséreuse (avec ses 11 frères et sœurs), et qui a quitté l’école à 13 ans, accumulera une fortune considérable (prés de 50 millions de dollars). Capital qu’il investira dans de nombreux restaurants, hôtels, entreprises, casinos, salles d'entraînement, et même prisons … Il défendra sa ceinture WBC 2 nouvelles fois en 1983 face au "Terrible" Tim Witherspoon et à Scott Frank. Suite à son conflit avec King, il sera contraint d’abandonner sa couronne, pour se parer d’une autre dans une nouvelle fédération : l’IBF. Marvis Frazier (le fils de Joe), James Smith ou encore Carl Williams en feront les frais. Après 20 triomphes mondiaux, toujours invaincu après 48 combats, le 21 septembre 1985, il perdra sa ceinture face à Michaël Spinks, à un seul succès d’égaler le record de Rocky Marciano d’invincibilité (49 victoires). Il échouera sur décision partagé sa revanche le 19 avril 1986 et se retira pour effectuer un come-back le 22 janvier 1988, face à Mike Tyson. Terrible erreur ! A 39 ans, il sera mis KO au 4e au terme d’une effroyable punition. 4 années plus tard, il réussira à redevenir champion (WBO) face au dangereux Ray Mercer et tiendra la limite encore en championnat devant Evander Holyfield en 1992 puis Oliver Mac Call en 1995 (à 44ans !). Larry Holmes ne raccrochera définitivement ses gants qu’en juillet 2002 (à 51 ans) sur un palmarès de 69 victoires (44 KO), 6 défaites (une seule avant la limite devant Iron Mike). Malgré son manque de reconnaissance historique, coincé entre 2 monuments ( Ali et Tyson), il reste le plus grand poids Lourds du début des années 80 !

Nota : Seuls trois Français ont disputé le titre mondial des poids Lourds : le 28 novembre 1913 André Spoul (KO 2e) face à Jack Johnson, le 2 juillet 1921 Georges Carpentier (KO 4e) face à Jack Dempsey et le 27 mars 1983 Lucien Rodriguez (Points 12) face à Larry Holmes.

Sebastien Boniface, le 27 Mars 2008


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