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En boxe, tout comme en musique, l’adage de Miles Davis selon lequel "il n’existe pas mille sorte de moments mais seulement deux : les grands et les autres" est une vérité. Chaque mois, Sebastien Boniface revisite un des combats qui par son intensité dramatique a marqué les esprits au delà des générations, un des combats qui ont fait l'histoire de la boxe...

IL Y A 15 ANS, CHAVEZ - HAUGEN

Le 20 févier 1993, le stade Aztèque de Mexico est le cadre d’une exceptionnelle réunion imaginée par Don King : Le gargantuesque "Glam Slam of Boxing" avec 4 titres mondiaux à la clé ! Pourtant, le public venu en masse, n’a d’ yeux que pour un boxeur : " l’idole de tout un peuple", Julio César Chavez, qui défend sa ceinture WBC des Super-léger face à l’Américain, Greg Haugen.

Record d’affluence !
En temps normal, il n’est déjà pas facile de circuler sur l‘Avenida Insurgentes au cœur de Mexico-City (entre les vendeurs de souvenirs, les marmites de crème de maïs et les innombrables stands de « tacos »), mais ce 20 février 1993, les abords de l’Estadio Aztèca (4e plus grande enceinte au monde, avec 114.465 places), temple du football, où Diego Maradona exécuta en 1986 son célébrissime "Hand of God" ; l’artère s’est muée en colossale fourmilière. Tout un peuple est venu rendre hommage à son fils, devenu "Dieu Sportif". 132.247 personnes ! Jamais une organisation de boxe n’a attiré tant de spectateurs ! A grand renfort de publicité dans les quotidiens "El Sol", "Esto" ou "Ovaciones", le fantasque manageur aux cheveux dressés a réussi un pari fou. Car, même retransmise en direct par Showtime et dans 28 autres pays, l’affiche scelle le record d’entrées payantes de l’histoire du noble art (avec des tickets allant de 1,65 $ à 895 $).


Un authentique exploit qui contrarie la prédiction du promoteur d’avant guerre, Mike Jacobs : « La télévision tuera les larges affluences autour des rings !». Quel exploit ! Puisque seulement 2 fois depuis l’"ère moderne", l’affluence autour d'un carré magique n’a dépassé les 80.000 personnes. En novembre 1976, à Accra (au Ghana) prés de 100.000 fans ont assisté au choc entre Danny "Red" Lopez et David Kotey (pour la ceinture des Plume WBC). 3 ans plus tard, (en octobre 1979) , 82.000 sud-africains prirent place dans le Lotfus Cerveld Stadium pour l'affrontement entre John Tate et Gerrie Coetzee.

L’amour inconditionnel que portent les Mexicains au natif de Culiacán balaie tout ; Notamment les 125.132 entrées (gratuites) enregistrées au Juneau Park de Milwaukee, le 16 août 1941, pour le duel entre Tony Zale et Billy Pryor. Tout comme les 104.493 « payants » comptabilisés lors de la revanche entre Dempsey et Tunney, au Soldiers Field de Chicago, en septembre 1927… Sans parler des 88.150 du choc Louis-Baer de septembre 1935, ou les 82.000 pour Dempsey-Firpo … 132.247 ! Chavez grave sa légende… Et pour cause, le dernier championnat non poids lourds ayant dépassé 60.000 entrées payantes, remonte au grand Ray Robinson, en septembre 1951 !

L’empereur
En effet, même si la soirée offre 3 autres championnats : Nunn-Morgan en Super-Moyen, Norris-Blocker en Super-Welter, Nelson-Ruelas en Super-Plume et quelques autres agréments avec Gerald Mc Clellan et Felix Trinidad, personne n’est dupe. Le stade entier n’attend qu’un seul combat. Qu’un seul boxeur ! Le 24e championnat mondial de l’Empereur, J.C. Chavez, passé professionnel 13 ans auparavant et toujours invaincu ! La consécration d'un parcours hors norme : titré dès septembre 1984 (en Super-plume WBC), le mexicain enchaîna 9 défenses jusqu’au 21 novembre 1987. Date à laquelle il monta chez les Léger défier le portoricain Edwin Rosario. En octobre 1988, Chavez unifia le titre des Léger devant l’autre star Mexicaine, José Luis Ramirez. Son règne dans cette catégorie ne dura que brièvement, puisqu’il décida de se frotter à Roger Mayweather en mai 1989 pour la couronne WBC des Super-légers. 3e ceinture dans une catégorie différente qu’il ne lâchera plus. Le 17 mars 1990, dominé dans un duel palpitant par le merveilleux Meldrick Taylor, il sauve son invincibilité à 9 secondes du terme. Elu combattant de l’année, cet exploit lui lègue la reconnaissance du public Américain.


Ainsi, bien plus que pour l’intérêt sportif que présente cette 11e défense (face au N°2 au classement, Greg Haugen), tous ses aficionados sont venus le contempler. Lui, l’ex-vendeur d’hot-dogs devenu millionnaire ... Certes, il fait l'objet de quelques jalousies et rancunes. "Trop américanisé", "Trop nouveau riche" (sa fortune est évaluée à 20 millions de $) pour certains. D'autres soulignent qu’il n’a disputé que 2 championnats au Mexique depuis 6 ans ! Mais Don King n'a pas vu trop grand. Il est impossible que les Mexicains le boudent. Son charisme, son talent et sa classe soulèvent la fièvre. Considéré le meilleur boxeur toutes catégories confondues, l’homme est à l’égal du combattant : authentique, acharné, simple, attachant et généreux (faisant vivre de ses largesses, prés de 120 personnes : famille, belle -famille, parents éloignés…). Quelques heures avant le combat, l’ "Empereur au grand cœur" donne 5 milles places aux "Chavos" (les enfants les plus démunis de Mexico) pour venir l’encourager… tout est donc en place pour la fête !

“The Mutt”
Pourtant quelques craintes subsistent. Des bruits persistent que Chavez s’est blessé à sa cheville droite (entorse qui s’est réveillée). D’autres rumeurs concernent le piteux état de sa main droite (A tel point qu’il ne peut plus tenir un verre d’eau). Mais la principale crainte se fige autour de son adversaire proposé par Don King. Greg Haugen, 33 ans, tenant IBF des légers de 1986 à 1989. Un vrai coriace qui compte des succès sur Jimmy Paul, Vinnie Pazienza, Hector Camacho ou encore Ray Mancini. Ancien fondeur dans les aciéries en Alaska, avant de passer professionnel en novembre 1982, ce "bagarreur né" arrondissait sa paie lors de combats libres, dans des bars, face à des opposants qui lui rendaient parfois plus de 30 kilos ! En 37 combats (32 victoires) il n’a jamais été mis KO et n’a été compté qu’une seulement fois (par Whitaker).


Chavez connaît bien l’ "animal". 5 ans jour pour jour, alors que le Mexicain préparait une défense à Las Vegas, Haugen était venu pour de terribles séances de sparring. L’américain déclara à un journaliste impressionné : «Je l’ai sorti de l’embarras pour le rendre dur, car ce n’est pas avec les fillettes en jupe qu’il croissait les gants qu’il peut prétendre être le champion ». Première provocation. Première rancœur de Chavez. Car si Haugen adore la "castagne", il aime tout autant la provoc. Ainsi, lors de la conférence de presse, prié de livrer son impression sur le prestigieux palmarès de son rival, il ose sourire aux lèvres : « Pas difficile de compter autant de victoires quand on prend que des chauffeurs de taxis ! Chavez n’est qu’un dos mouillé comme tous les clandestins Mexicains qui passent le Rio Grande en fraude !»… Chauffé à blanc, touché dans son orgueil, le champion le fixe froidement et le rassure : «Je te promets une raclée ! »

Tous derrière, et lui devant…
Dans ce climat bouillant, l’entrée des 2 boxeurs dans l'immense cratère restera inoubliable. Toujours aussi provocateur, Haugen, peignoir aux couleurs Américaines grimpe sur le ring au rythme de "Born in the USA" de Bruce Springsteen. L’ennemi public N°1 a réussit son premier défi. Parcourir l’immense chemin jusqu'au ring, hué par des milliers de Mexicains plein de venin après ses propos. Haugen a conservé son sourire.


Mais Chavez fait alors apparition. Telle une divinité, il vole pendant 15 minutes parmi des milliers de drapeaux, portés par les choeurs « Mexico, Mexico » « Chavez, Chavez »... Jean-Claude Bouttier, présent au bord du ring pour Canal+, mesure le poids que peut représenter un tel mandat et un tel soutien. Julio avouera un jour à Daniel Hebert (Boxing News) : « Imaginez 132 000 personnes qui chantent votre nom… c’est plus puissant que n’importe quelle drogue ! ». Les 2 000 policiers mobilisés dans le stade parviennent à contenir la ferveur de tout un peuple. Mais Chavez a-t-il réussit à garder tout son influx ? Quel frisson ! Tout le clan Chavez, main sur le cœur, notamment un certain Julio César "Junior" , hurle fièrement l’hymne national. Quel frisson ! Le ton est donnée, et à l’issue du face à face, Chavez refuse de toucher les gants d’Haugen. L’arbitre, Joe Cortez, l'oblige pourtant à revenir esquisser ce signe au centre du ring. Mais la guerre est annoncée !


L’addition des Mots …
C’est parti ! "J.C." a parié 100 milles dollars (sur sa bourse de 2 millions) avec King qu’il réussirait à mettre KO Haugen. Très regroupé et compact, Chavez lance sa droite puis ses gauches au corps. Soudain une magnifique droite jaillit ! Il enchaîne ! 30 secondes de combat et incroyable, Haugen ébranlé, met un genoux à terre ! « Mexico, Mexico !» Le stade est en transe. Cortez compte 8. Mais Haugen reprend. La différence de vitesse, de puissance, de technique semble manifeste. Haugen poids Léger naturel, n’a que son courage et ses tripes à opposer à la "machine infernale de Culuican". Chavez donne 5 coups pendant que son opposant lui en rend 1 ! À la fin du 1e round, visage fermé, le challengeur rejoint son coin. Il vient de comprendre qu’il va passer un sale moment.


Lors des 2 reprises suivantes, Haugen encaisse quelques dures droites mais reste debout. Chavez hausse le rythme. Celui-ci met dans la balance son honneur, et toute sa rancœur. Impitoyable, le récital débute : Crochets gauches, travail corps-face, directs secs et précis, uppercuts en remise après blocage, droites plongeantes ! ! ! Haugen tente bien de répliquer mais il parait si peu efficace.


Durant le 4e round, il accepte un "tête à tête", l’américain fait honneur à sa réputation de "Dur à cuire". Mais le Mexicain, fabriqué dans une autre moule, le contraint à rompre sous la violence et la précision de ses coups. Au 5e, Chavez lance tantôt ses larges crochets, tantôt double ses droites à la face. Les paumettes rougies de l'Américain lui donne le signal... Il sent qu'il est "mûr à point", alors Chavez passe la vitesse supérieure. Une lourde droite immédiatement suivie d’une combinaison de crochets envoie Haugen au sol ! Tenace, celui-ci se relève mais la punition continue dans un angle. Cortez s’interpose. Chavez flotte sur le toit du monde. « Je voulais qu’il sache que je ne me bas pas avec des chauffeurs de taxi. Qu'on m’envoie Terry Norris. On verra alors qui est le meilleur !».

Une Légende
A deux pas de là, Norris impressionnant face à Blocker, sourit. Mais ce combat à la limite des Super-welter, restera un éternel fantasme. Si Haugen ne disputera plus aucun rendez-vous de top niveau, Chavez s’attaquera 7 mois plus tard, au titre des Welters face à une autre star Américaine, pas Norris, mais Pernell Whitaker. Il n’obtiendra que le match nul. Puis contre toute attente, son mythe (son invincibilité) se brisera contre un inconnu, Frankie Randall, le 29 janvier 1994 (aux points, allant au sol lors du 11e). Enorme surprise pas pour ceux qui connaissent alors son mode de vie… En mai suivant il remportera sa revanche et récupérera son titre qu’il défendra 4 fois. Hors de forme, il sera par la suite mis KO par Oscar de La Hoya (4e) en Juin 1996, puis loupera en mars 1988 l’occasion de revenir le tenant WBC des super-légers (face à Miguel Angel Gonzalez, match nul).


A 36 ans, il acceptera la revanche devant De La Hoya. Malgré une bonne préparation, beaucoup trop lent à cause de son âge, il sera mis KO (au 8e). L’ombre du merveilleux champion qu’il était aura encore une dernière opportunité pour reconquérir « sa » ceinture WBC en juillet 2000 devant Kostya Tszyu (arrêté au 6e). En terme de jubilé, il retrouvera Randall en mai 2005 pour une belle. Qu’il remporte devant le premier boxeur à l’avoir battu et mis au tapis… Malgré ses quelques combats en trop, Julio César Chavez (115 combats - 108 victoires – 5 défaites) restera à jamais une légende des rings. Car outre ce record d’affluence, il détient toujours le plus grand nombre de défenses mondiales victorieuses (27 / 31 championnats victorieux dont 23 KO), le plus grand nombre de championnats disputés (37) et la 2e plus longue série de victoires consécutives (89). C'est toujours le combattant de l’histoire, resté le plus longtemps invaincu…

Sebastien Boniface, le 25 Février 2008


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