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En boxe, tout comme en musique, l’adage de Miles Davis selon lequel "il n’existe pas mille sorte de moments mais seulement deux : les grands et les autres" est une vérité. Chaque mois, Sebastien Boniface revisite un des combats qui par son intensité dramatique a marqué les esprits au delà des générations, un des combats qui ont fait l'histoire de la boxe...

IL Y A 50 ANS, MACIAS - HALIMI

Il y a 50 ans, le 6 novembre 1957, au Wrigley Field Stadium de Los Angeles, le fils de Constantine, Alphonse Halimi, tenant N.Y.C. des Coq depuis son succès sur Mario D’Agata, défit le redoutable mexicain (détenteur N.B.A.) Raúl Macías. L'enjeu, l'unification mondiale...

"La petite terreur"
Originaire de Constantine (en Algérie), dernier né d'une famille juive de 18 enfants, Alphonse (Fredj) Halimi résume l’âpreté de ses tendres années : "quand j’étais gosse, je n’avais ni lit, ni matelas". A 8 ans, le gamin rejoint sa sœur aînée à Alger où il livre des vêtements au coeur de la Casbah ; un premier job chez Monsieur Dianoux, tailleur de son état et féru de boxe au demeurant...
Sans ressources, l'enfant dort dans l’atelier de son patron. Il pratique assidûment la natation et l’athlétisme mais son idole se nomme Marcel Cerdan. Malgré sa petite taille, il nourrit l'intime appétence de l’imiter un jour...

Le 21 septembre 1948, comme tous les minots, il fête dans les rues le triomphe mondial de Cerdan sur Tony Zale. Au gymnase du Mouloudia d’Alger, qu’il a investit quelques mois auparavant, le disciple met encore plus de cœur à l’ouvrage. Malheureusement, en octobre 1949 alors qu'il livre l'un de ses premiers assauts, il apprend à la radio le drame des Açores : L’avion emmenant Cerdan vers son re-match contre La Motta s’est écrasé. Une profonde tristesse envahit l’adolescent. Poutant, une bonne étoile va enfin briller sur lui : Une passionnée du noble art (Mme Faty), amie de son employeur, lui offre des conditions de vie plus décentes. Elle le confie aux mains expertes de l'entraîneur M. Abdenour. Alphonse devient champion d’Afrique du Nord en Coq, puis de France en 1953. Un titre qu’il conserve les 2 années suivantes.

En juillet 1955, il livre sa 188e et dernière joute en amateur. Mme Faty demande alors à Philippe Filippi, l’ex-mentor de Cerdan, de s'occuper de son protégé. Mais ce dernier refuse dans un premier temps, craignant l’orgueil démesuré du jeune Algérien, puis accepte devant son potentiel.

A défaut de Cohen …
Agé de 23 ans, Halimi débarque à Paris en compagnie de sa bienveillante, avec pour simple bagage, une petite valise au fond de laquelle il a agrafé la photo de Cerdan. La "Petite Terreur" remporte 7 de ses 8 premières sorties professionnelles avant la limite, et transforme les salles parisiennes (Wagram ou le Palais des Sports) en scènes de ses impressionnantes prestations.
Sa frappe et sa spontanéité enthousiasment les aficionados alors qu’un autre Franco-Algérien (Robert Cohen) détient le suprême titre dans la même catégorie de poids. Et même si le natif de Constantine ne compte que 10 combats, le public Parisien rêve de ce choc Franco-Français. En mars 1956, Alphonse confirme sa dimension aux points devant l'américain Billy Peacok (qui a battu en 3 rounds Raúl Macías). Trois mois plus tard, à la surprise générale, Robert Cohen lâche sa couronne à Rome.

Convoqué en tant que réserviste pour la guerre d’Algérie, Halimi est mobilisé à Offenbourg, en Allemagne. Transféré à Trêves, il reprend son entraînement et monte à nouveau sur le ring... 19 mois après ses débuts pro (18 succès, 12 avant la limite), il décroche une chance mondiale : Au Vél. d’Hiv, le 1er avril 1957, on l’oppose à l’expérimenté vainqueur de Cohen, le sourd et muet transalpin Mario D’Agata. A la fin du 3e round, un début de feu dans les éclairages suspendus au dessus du ring oblige l’arbitre Belge à stopper le duel pendant 20 minutes. Si un électricien, monté sur une échelle, réussit à endiguer l’incendie, le combat repris, c’est Halimi qui enflamme le championnat de la fulgurance de ses poings.
Dans les derniers rounds, s'appuyant sur sa mobilité, le boxeur à la culotte noire frappée de l'Etoile de David évite l'épreuve de force que souhaite l’Italien. Halimi est déclaré à l'unanimité, champion des Coq.

Unifier !
Moins de 7 mois après son sacre, et après 2 combats sans titre en jeu (dont une défaite sur blessure devant Jimmy Carson), Halimi accepte le combat pour unifier le titre. Le Constantinois débarque en Californie, escorté par Mme Faty et Monsieur Filippi. Il peut également compter sur Jo Rizzo qui avait veillé sur les séjours de Cerdan aux Etats-Unis.


Installé à l’hôtel Miramar, Alphonse accroche au mur de sa chambre la photo du Grand Marcel. Concentré et déterminé, il parfait sa condition physique par de longs footings très matinaux sur la plage de Santa Monica. Halimi respire le défi. Ses dures séances de "sparring" impressionnent la presse américaine venue épier le phénomène. Ce championnat d’unification constitue une vraie curiosité. En cette année (1957), seule cette catégorie des Coq (- de 53,525 Kgs) souffre d’une bipolarisation de souverain.

En effet, que ce soit en Mouche (avec l’argentin Pascal Pérez), en Plume (avec Hogan Kid Bassey), en léger (avec Joe Brown), en Welter et Moyen (avec Carmen Basilio) ou encore en Mi-lourd (avec l’éternel Archie Moore) et enfin en Lourd (avec Floyd Patterson), toutes les catégories possèdent un roi incontesté ! Depuis mars 1955, les soucis de santé et refus successifs de Cohen de s’opposer à son challenger officiel, avaient conduit la N.B.A. à le destituer. Raúl Macías résume trés confiant la situation: "C’est l’heure de récupérer l’intégralité de mon titre !"

"La souris"…
Né en juillet 1934, dans la banlieue Sud de Mexico City : "Tepito", la plus dangereuse zone de la cité Aztèque, Raúl Macías Guevara est le 6e fils d'un couple de cubains immigrés. Le petit qui ne se considérera jamais « non mexicain » grandit au rythme du marché noir… Garçon plein de malice, il s'aime à décrire ses rues natales comme "bénies de Dieu", même si la légende dit que des entrepôts gigantesques sont creusés sous elles, où l’on risque de disparaître...
A 13 ans, ses camarades lui lèguent le surnom d'"El Raton". Malin, vif et insaisissable comme une "Souris", il remporte la médaille de bronze des jeux Pan American chez les Coq. En 1952, il fait partie de la délégation Mexicaine aux J.O. d’Helsinki. Battu en 1/8e de finale par le russe Gennadi Garbuzov, il passe professionnel quelques mois après. Dès son 9e succès, Macías remporte le titre national qu’il conserve avant de défaire Billy Peacok et Nate Brooks devant 55.000 supporteurs déchaînés pour le titre Nord Américain.

En mars 1955, il démolit le Thaïlandais Charnrern Songkitrat en 11 rounds et se pare du titre mondial partiel (N.B.A). Un titre qu’il défend à 2 reprises face aux Philippins Léo Espinosa (KO 10) puis Dommy Ursua (KO au 11e). Beau gosse et spectaculaire, 5e champion Mexicain de l’histoire (après Batting Shaw Florès, Baby Arizmendi, Juan Zurita et Lauro Salas), nombreux de ses combats sont diffusés en direct... La petite "Souris" est devenu une star.

Presque invaincus…
Pourtant tout comme Halimi (battu au 9e, en juin 1956 par l’Irlandais Jimmy Carson, suite à des coups de tête qui lui ouvrirent les arcades sourcilières), l’élégant élève de Luis Andrade a perdu son invincibilité lors d’un "non championnat" (mis KO par Billy Peacock au 3e ; un adversaire qu’il avait laminé quelques mois auparavant…). Malgré tout, pas de doute, cette affiche oppose les 2 meilleurs Coq au monde : La vista et l'opiniâtreté de Macías face à la combativité et la ténacité d'Halimi…

Encouragé par une dizaine de Français (au milieu des 20.000 latinos qui ont laissé une recette de 210.000 dollars), Alphonse monte le premier sur le ring dressé au cœur du Wrigley Field stadium. (Stade construit en 1925 par William Wrigley, le magnat du chewing-gum pour son équipe de base-Ball des "Los Angeles Angels"). Le clan Mexicain chambreur provoque : L'un d'eux tout de noir vêtu, un coq vivant à la main, jette les plumes en direction du Frenchy…

Pourtant, c’est ce dernier qui entame la bataille tambour battant. Très compact, plus ramassé, il dynamise les échanges en crochets et coince son opposant dans les cordes. A compter du 6e, la "Souris" renverse la pression. Face à la spontanéité de l’Algérien, il tente d’imposer la guerre. Filippi insiste sur la vitesse d’exécution. L’affrontement devient âpre ; La violence s’intensifie encore lors des 9e et 10e reprises. Macías touche sévèrement. Mais le tricolore revient fort dans les 11e et 13e rounds. Ses enchaînements font merveilles.

Le dernier round est très disputé. Les 2 champions s’échangent coup pour coup, mais grâce à sa hargne, Halimi domine. Le pointage sera serré : Le juge américain Dynamite Jackson opte pour Halimi (147 / 138) mais l'Irlandais Mushy Callahan préfère Macías (144 / 141). L'appréciation de Frankie Van est décisive : 148 - 141 pour le nouveau roi unifié des Coq... Alphonse Halimi !

« Ses coups m'ont démolis ! »
Premier français à avoir unifier un titre, le boxeur d'Alger flotte sur le toit du Monde à 25 ans. Même si le camp Aztèque tente de contester le verdict affirmant que leur combattant en a assez fait… Sur le ring, éprouvé et marqué, Macías reconnaîtra sans excuses : « Ses coups m'ont démolis ! Halimi est un grand champion! » … La "souris" boxera 4 fois encore avant de se retirer et de revenir 3 années plus tard en octobre 1962. Son palmarès se clôturera ainsi : 41 victoires pour seulement 2 défaites. Il deviendra acteur dans une série télévisuelle avant de retourner à son premier amour : entraîner de jeunes boxeurs dans un gymnase à Mexico-City.

Puis il vengea Jeanne d’Arc…
Après une victoire sans titre sur le philippin Tanny Campo, le champion des Coq restera 10 mois sans boxer effectuant 157 exhibitions sous forme de séances de sparring-partner où il mimera sa victoire sur Macías, lors d’une tournée avec le cirque Amar. Il acceptera de retourner le 8 juillet 1959 à Los Angeles affronter Joe Becerra, un autre Mexicain qui reste sur 11 K.O., Alphonse Halimi s'ajoutera à la liste des victimes du frappeur de Guadalajara. Le Français subira le même sort 7 mois plus tard lors de la revanche. Sa victoire sur l'Anglais Freddie Godoy, en octobre 1960 à Londres, lui permettra de conquérir le titre européen et, « Venger Jeanne d'Arc», selon ses dires...

Une couronne continentale qu’il retrouvera devant Piero Rollo à Tel Aviv, lors de la 1er réunion de boxe professionnelle organisée en Israël (le 26 juin 1962). En 1964, Halimi stoppera sa carrière. Il gèrera un bar à Vincennes, puis le cèdera pour devenir maître-nageur à Meudon.
Son exclusion du "milieu de la boxe" le marquera : "J’aurais préféré être entraîneur de boxe que maître-nageur mais je dois gêner…" Les quelques heures d’entraînement qu’il prodiguera à Sèvres, à la veille de sa retraite, ne seront qu’un pis-aller. Une séparation conjugale (tournant de son existence), une fâcheuse tendance à miser aux cartes et un entourage "d’amis" intéressés contribuèrent à le faire chuter de son piédestal.

"Son problème, c’est que si sur un ring c’était un véritable lion, dans la vie, en revanche, c’était un vrai nounours qui n’a jamais su dire non". Plongé dans l’anonymat et coupé peu à peu de ses proches, il perdra goût à la vie. Recueilli à l'agonie et souffrant de la maladie d'Alzheimer, il passera ses dernières années dans des maisons de repos.
Malgré sa précarité financière, ses filles aidées que partiellement par la Fédération, garderont le silence sur ses conditions… jusqu'à ce qu’une pneumonie le vainc, le 12 novembre 2006, à l'âge de 74 ans.

Jean-Claude Bouttier lui rendra un vibrant hommage posthume : "C'est presque une libération vue sa longue maladie. Mais Alphonse fera toujours partie de notre histoire et de notre patrimoine. Il a pris la suite des Cerdan et Carpentier. Après lui, on a attendu longtemps un nouveau champion Français"… 32 ans exactement… jusqu'à la victoire de René Jacquot face à Don Curry. Halimi reste toujours à nos jours, le dernier Français Champion Incontesté.

Sebastien Boniface, le 03 Novembre 2007


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