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En boxe, tout comme en musique, l’adage de Miles Davis selon lequel "il n’existe pas mille sorte de moments mais seulement deux : les grands et les autres" est une vérité. Chaque mois, Sebastien Boniface revisite un des combats qui par son intensité dramatique a marqué les esprits au delà des générations, un des combats qui ont fait l'histoire de la boxe...
IL Y A 50 ANS, BASILIO - SAXTON III
Il y a 50 ans, le 22 février 1957 à Cleveland dans l’Ohio, le champion des Welter Carmen Basilio retrouve son compatriote Johnny Saxon pour une belle… Bien plus qu’une défense d’un titre mondial, face à l’"homme de Parlermo", le champion new-yorkais défend l’intégrité du noble art au prise de tant de sombres manipulations…
La "Douce Science" du Fermier d’oignons
Carmine Basilio est né le 2 avril 1927 dans la petite bourgade de Canastota prés de New York. Fils de fermiers d’origine italienne, le môme aux oreilles décollées et au menton en galoche passe ses tendres années dans les champs d’oignons où des journées entières, en compagnie de ses 9 frères et sœurs, il plante des bulbes à genoux... Cet arasant labour lui forge un mental sans faille. A 19 ans, il quitte l’exploitation familiale pour s’engager dans le corps des fusiliers Marines. Durant ses 2 années militaires, ses 11 succès amateurs en 14 joutes l’encouragent à entamer une carrière professionnelle. Chose faite en novembre 1948 avec le soutien de son père, grand passionné de boxe... Afin de masculiniser son prénom, il le change en "Carmen". Le jeune homme confesse : « Loin des champs, le ring n’est qu’un doux métier !»… Tenace et dur au mal, il concède pourtant 4 échecs lors de ses 29 premiers combats (tous aux points). Alors qu’en mars 1950, il triomphe de l’ex souverain des Léger Lew Jenkins, en décembre il loupe ses débuts au Madison Square Garden (battu par Vic Cardell). Plus tard, il est encore défait sur la carte des juges par les valeureux Lester Felton et Johnny Césario. Pour les organisateurs new-yorkais, à 25 ans, Basilio ne représente qu’un utile "undercard au palmarès peu reluisant"... Pour se nourrir, Carmine travaille alors en usine. Mais forçat en salle, il est pris en main par Johnny DeJohn et Joe Netro. En mai 1952, pour son 40e combat, le néo-promoteur Roman Rothschild lui offre à Detroit son premier grand rendez-vous face à l’invaincu Chuck Davey. Annoncé vainqueur, deux erreurs de pointage transforment sa victoire en nul. Néanmoins grâce à ce résultat, l’italo-américain prouve enfin son vrai calibre. Et même si 2 mois plus tard à Chicago, Davey remporte la revanche (toujours aux points), ne déviant pas de son but, Basilio soumet Ike Williams, puis livre 3 furieuses batailles à Billy Graham…
Le 18 septembre 1953, "The Onion Farmer" défit le roi des Mi-Moyen, Kid Galivan. A la 2e reprise, Basilio met au sol le cubain… mais ce dernier finit fort les ultimes instants du combat. Alors que la plupart des observateurs ont vu l’américain l’emporter, il échoue sur une décision partagée… « Je croyais vraiment l’avoir battu ! » confesse t’il sans rancœur au retour dans son vestiaire... Basilio attendra 2 ans une autre chance mondiale. Il combat une 4e fois le coriace Johnny Cummingham, puis le français Pierre Langlois. Le 10 juin 1955 à Syracuse, au terme d’une hallucinante rixe, il détrône Tony DeMarco (KO 12e). Un reporter du N.Y. Tribune résume « ce fut les 33 minutes les plus sanglantes de l’histoire de la douce science des rings ». Le re-match à Boston 5 mois plus tard, d’une sauvagerie égale (élu Combat de l’année 1955) confirme la sentence. Le rude Carmen devient le patron des Welter. Jamais parcours n’aura été plus ardu que le sien pour accéder à cette consécration. Sans avoir connu les tumultueuses adolescences de ses aînés Jake La Motta ou Rocky Graziano, sa boxe violente n’a d’égal que l’âpreté de sa condition d’origine. Enfin propriétaire du précieux graal et jouissant d’une popularité extraordinaire, le "guerrier fermier" ne lâchera rien ! Pourtant dès sa seconde défense, il perd sa ceinture sur un vol organisé…
Saxton, l’ "Orphelin combattant"
Le 14 mars 1956, au centre du Chicago Stadium, Basilio se tient la tête entre ses mains. Incrédule, victime du jeu d’influences, 278 jours après son triomphe, il est abasourdi à l’annonce du verdict unanime. Pour les 3 juges, le poulain préféré de Blinky Parlemo, Johnny Saxton, redevient le champion. Amère décision alors même que celui-ci au bord du KO bénéficia de la ruse de son entraîneur (Bill Miller) qui lacéra avec une lame ses gants (Obligeant à interrompre le combat prés de 10 minutes) … Amère réalité de ces obscures années où les magouilles et les mises font et défont les verdicts et palmarès...
Né le 4 juillet 1930 à Newark dans le New Jersey, Johnny Saxton apprend le noble art à l’orphelinat de Brooklyn. Dans les rangs amateurs, cet élégant styliste dépourvu de punch, remporte 31 de ses 33 combats. L’orphelin gagne les golden gloves 1948 et décroche le titre AAU des Etats-unis juste avant de passer "pro" en mai 1949. Sous la protection de "Mister Grey" (alias Frankie Carbo, figure notoire de la pègre), le jeune noir enchaîne avec brio 37 succès consécutifs en 4 ans (notamment sur Lester Felton, Ralph Jones, Virgil Akins ou Joe Miceli)… Seul Bud Smith en mars 1953 obtient le partage des points. En juin de la même année, lors de son 40e combat face à Gil Turner, Johnny enregistre son premier revers. Qu’importe puisqu’il s’ouvre les portes du titre en dominant Joey Giardello et Johnny Bratton en 1954. Au terme de 15 rounds extrêmement serrés, Saxton détrône le "faucon cubain" Kid Galivan dans l’une des places fortes du pouvoir de Blinky Palermo, Philadelphie. 5 moins plus tard, il lâche sa ceinture, arrêté au 14e par un autre protégé de l’"homme au chapeau gris". Avec l’avènement de Saxton puis de DeMarco contrôlés par de sombres personnages (tels Louis Dragna, Joseph Sica, Truman Gibson, Blinky Parlemo ou Frankie Carbo), la catégorie des Welter pénètre dans les eaux troubles du "Boxing Dirty Business".
Reconquête !
Sous la pression du public et de la presse, le 19 septembre 1956, Jim Norris (le patron du Madison) organise des retrouvailles sur les terres de l’ex-Marines. Lors de la pesée, déterminé et revanchard, Basilio fixe son "soit-disant" vainqueur, les yeux revolvers. L’équation est simple : soit il parvient à mettre KO Saxton, soit un périlleux décompte à l’issue des 15 rounds lui coûterait une nouvelle déconvenue. Sifflé par les spectateurs lors de son apparition, le tenant du titre mesure l’estime dont bénéficie le "paysan" ; presque égale à celle adressée au roi invincible des Lourds tout fraîchement retraité Rocky Marciano (monté entre les cordes pour saluer les deux rivaux). Retransmis par l’émission télévisuelle Wednesday Night Fights, le choc entre l’élancé champion et le râblé challenger tiendra toutes ses promesses. Durant 4 rounds, Saxton monopolise le centre du carré magique. Sa vitesse surprend les initiatives de son opposant. Très ramassés, bustes en avant, les 2 hommes se livrent à un duel d’une rare intensité. Moins mobile que lors de leur premier affrontement, Saxton accepte l’épreuve de force. A partir du 5e, toujours aussi actif, Basilio impose sa rage. Son activité incessante étouffe peu à peu son adversaire. 7e round, Basilio avance désormais tel un rouleau compresseur et matraque sans arrêt… Sur le reculoir, l’ "homme de Parlermo" subit et souffre. Au coup de gong final du 8e, une terrible droite percute son menton… Dès que les échanges reprennent, une nouvelle droite le propulse dans les cordes. Basilio se déchaîne en uppercuts et crochets… Ivre de coups, le natif de Newark encaisse tous les missiles. L’arbitre, Al Berl, stoppe le massacre ! Basilio reconquiert le monde. Et pour la seconde année consécutive, The ring Magazine honore l’un de ses championnats en combat de l’année.

Fightin’ the Mob
5 mois plus tard, la belle est signée. Les deux hommes se retrouvent dans l’Aréna de Cleveland remplie comme un œuf. Dès le coup de gong, l’affrontement est brutal. Tel un fauve, Basilio se jette sur son intime ennemi. Deux crochets et un cross font se lever la foule… La redoutable machine est "inarrêtable". Une tempête agressive de crochets se déchaîne dans les dernières secondes. Au second round, soudain un terrible crochet gauche foudroie Saxton. Au compte de 6, il se relève mais instable sur ses jambes, groggy, Tony LaBranch l’arrête sagement. Ce 22 février 1957, les coups de Carmen Basilio clarifient la situation… Battu par Denny Moyer and Willie Green, Saxton se retirera en décembre 1958. Sans doute suffisamment doué pour devenir champion par ses propres moyens, ses 2 sacres mondiaux resteront à jamais teintés de décisions douteuses… Les agissements de Carbo et Palermo alerteront la commission Kefauver qui enquêtera sur la carrière des gangsters. Pour plusieurs délits, Le "Boss" (Frankie Carbo) passera le reste de ses jours (soit 25 ans) à la prison d’Alcatraz puis au pénitencier d’Atlanta où il contrôlera néanmoins toujours quelques carrières telles celle de futur roi des Lourds, Sonny Liston...
Légende
Le 23 septembre 1957 au Yankee Stadium de New York, le choc entre la "Brute des Welter" (Basilio) et le "Magicien des Moyen" (Ray Robinson) marquera toute une génération ! La recette aux guichets représentera 560 milles dollars (la seconde plus importante pour un championnat non poids Lourd). La réelle animosité entre les 2 hommes alimentera toutes les passions. « J’ai un grand respect pugilistique pour Robinson, mais je déteste son arrogance. Le jour où on m’a présenté à lui, il m’a traité comme un larbin ! J’ai promis à ma femme de lui botter le derrière ! » Devant 38.000 personnes, Basilio réalisera la plus grande performance de sa carrière. Plus jeune de 7 printemps mais dominé en poids, allonge et classe technique, sa ténacité et sa volonté lui feront remporter une "Split décision". A l’issu de ce nouvel "Combat de l’année", Carmen deviendra le 5e double champion en Welter et Moyen (après Tommy Ryan, Mickey Walker, Lou Brouillard et Ray Robinson).
6 mois plus tard, l’acharnée revanche du Chicago Stadium atteindra de nouveaux sommets (Record des recettes en "Closed Circuit" : prés d'un demi-million de spectateurs assisteront à la projection en salles)… Monté sur le ring avec 39° C de fièvre, sévèrement blessé dès la 4e reprise (l’oeil gauche totalement fermé), malgré ces handicaps, Basilio fera preuve d’une insensée ténacité. Nommé "Battle of the Shuttered Eye", l’affrontement se concluera sur une décision partagée en faveur de Robinson. Celui-ci qualifiera ce duel (élu « Fight of the Year 1958») comme le plus dur de ses 202 combats ! Beaucoup d’experts considèreront le 11e round comme l’un des plus violent de l’histoire (au même titre que les inoubliables Dempsey-Willard, Pep-Saddler, Zale-Grazano II, Hagler-Hearns ou Mac Clellan-Benn). En définitive, les 30 féroces reprises durant lesquelles aucun des deux hommes ne sera mis « knockdown » auront prise sur l’extraordinaire vitalité du guerrier au visage cabossé et au crâne déplumé. Usé, il échouera à trois reprises ses tentatives de reconquête chez les Moyen : dominé en août 1959 et en Juin 1960 par Gene Fulmer (pour la portion NBA), puis défait aux points par Paul Pender lors de son dernier combat, le 22 avril 1961.

Champion des Mi-Moyen entre 1955 et 1957, puis des Moyen de 1957 à 1958, élu « combattant de l'année en 1955 et 1957, et introduit au Hall Of Fame en juin 1990, Carmen Basilio restera à jamais une vraie légende des rings. Malgré sa taille, son déficit de puissance et son manque de frappe (seulement 27 KO en 79 combats) et nonobstant les puissantes protections de ses principaux rivaux, ce gladiateur que rien ne semblait pouvoir abattre, gagna le respect de toute l’Amérique. Son dernier entraîneur, Angelo Dundee, résuma un jour : « Sa persévérance et son cran n’avait d’égal que la vaillance de son cœur de lion. Parfaite incarnation du qualificatif "toughness", entre les cordes, Carmen symbolisait l'idéal de ténacité que tout homme doit atteindre afin de rester droit ! ». Devenu professeur d’éducation physique au Collège LeMoyne, (travaillant malgré ses problèmes cardiaques au Musée de la boxe), son neveux (Billy Backus) lui offrira sa plus belle joie en décembre 1970 lorsqu'il lui succèdera en détrônant le souverain des Welter, l'immense José Napoles.
Sebastien Boniface, le 17 Février 2007
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