En boxe, tout comme en musique, l’adage de Miles Davis selon lequel "il n’existe pas mille sorte de moments mais seulement deux : les grands et les autres" est une vérité. Chaque mois, Sebastien Boniface revisite un des combats qui par son intensité dramatique a marqué les esprits au delà des générations, un des combats qui ont fait l'histoire de la boxe...
IL Y A 10 ANS RANDALL - RAHILOU
Le 11 janvier 1997, le franco-marocain Khalid Rahilou défie à Nashville, le célèbre tombeur de Chavez, Frankie Randall. Un énorme challenge pour le natif d’Argenteuil sur les traces d’un certain Marcel Cerdan…
Le chef d’œuvre du chirurgien !
29 janvier 1994 : Une date inoubliable. Julio César Chavez alors invaincu en 91 combats, reste sur 27 championnats sans échec. Un record ! Tous les aficionados des rings sont unanimes : il est le meilleur boxeur "pound for pound". Son art pugilistique est tel qu’il paraît "intouchable" ! Pourtant lors de l’inauguration du MGM Grand hôtel de Las Vegas, un américain brise l’invincibilité du souverain aztèque. «116-111 for the … New Champion of the world, Frankie Randall ! ». L’annonce semble irréelle. Pourtant, durant douze rounds, l’ "inconnu" a dominé l’empereur, lui infligeant même le seul knock-down de sa vie au 11e.
Né à Birmingham dans l’Alabama, rien ne prédestinait ce môme timide à un tel coup d’éclat planétaire. A 9 ans, Frankie découvre la boxe à Nashville où toute sa famille s’installe. Après une conséquente carrière amatrice, il livre son premier combat pro en juin 1981. Jusqu’en Juin 1985, il enregistre 23 succès. En demi-finale Wbc des légers, il rencontre Edwin Rosario qui vient de perdre ce titre au profit de José Luis Ramirez… Sa courte défaite aux points en 10 rounds, stoppe ses espérances. 26 mois plus tard, pris à froid, il subit un terrible KO au 2e round des gants de Primo Ramos, pour le titre NABF… Sa chance d’accéder au sommet semble définitivement passée. Condamné à 15 mois de prison pour détention de drogue, il signe et combat (parfois pour moins de 1.500 dollars) en encadrement des réunions de Don King qui l’emploie en outre à l’entretien des jardins de sa villa… Cependant, ne lâchant rien, Frankie enfile à nouveau les victoires dans l’ anonymat, aux dépens de sérieux opposants tels Juan Zuniga ou Rodolfo Aguilar… Le 30 janvier 1993, le "Chirurgien" sort de l’ombre : il décroche sa revanche sur Rosario (qu’il met KO au 7e). 12 ans après ses débuts, les portes d’une opportunité mondiale s'ouvrent enfin à lui. Donné perdant à 18 contre 1 face à Chavez, âgé de 32 ans, Randall annonce néanmoins en conférence de presse le futur scénario « Je serai le premier à battre Chavez !». Quatre mois après son triomphe, le re-match ne fait que confirmer la supériorité de l’américain. Une décision technique (suite à un choc de tête au 8e) sauve la star mexicaine d’une nouvelle déconvenue. Défait sur tapis vert, Randall prouve sa dimension. Désormais, " l’homme qui a battu l’invincible" est l’une des attractions des rings.
Rahilou, le Conquérant ! En septembre 1994, en consolation du vol de son titre Wbc, Randall s’empare de la portion Wba face à Juan Martin Coggi aux points. Le boxeur du Tennessee défend cette ceinture à deux reprises mais la restitue à l'argentin sur une nouvelle décision technique scandaleuse à la 4e (suite encore à un choc de tête). 7 mois plus tard, Randall remporte la belle à Buenos Aires sur décision unanime… Pour son 8e championnat en super-légers, Frankie Randall concrétise un rêve : Boxer à domicile en tête d’affiche… Il espère un super-fight face à "Tito" Trinidad ou une unification devant Chavez. Mais ce 11 janvier, son manager Carl King (le fils de Don), offre à ses fans un tout autre défi. Celui de son challenger officiel, le roi d’Europe de la catégorie depuis trois années : Khalid Rahilou.
Car si Randall a attendu longtemps son tour… depuis des mois, un franco-marocain, père de deux enfants, attend le sien, impatiemment. Né en juin 1966 à Argenteuil de parents originaires de Casablanca, la ville natale de Cerdan, Khalid Rahilou se passionne d’abord pour le foot. Mais suite à une blessure, il opte pour le full contact (boxe américaine) au club de Cergy-Pontoise. L’ancien boxeur Roger Thorel repère le garçon qui s’entraîne régulièrement en anglaise. En 1987, Rahilou conquit le titre mondial en Kick-boxing aux dépens de Tony Williams. Mais le jeune homme se tourne quelques mois plus tard vers l’anglaise. En 1988, jouissant de la double nationalité, il représente le Maroc aux jeux Olympiques de Séoul. Eliminé en 1/8ème, Thorel l’encourage alors à débuter une carrière professionnelle. Ses 18 premières sorties se soldent par autant de victoires. Mais lors de sa première finale de championnat de France, il est cueilli à froid (KO au 1er round) par Karim Rabbi. Un an après, à Levallois, sous la houlette de René Acquaviva, Rahilou conquiert ce titre aux dépens de Madjid Madhjoub (arrêt au 3e). N’écoutant pas les conseils de Michel Acariès, il accepte de disputer une nouvelle fois la finale à Clermont Ferrand, face au puncheur local, Christian Merle. Terrible erreur, Rahilou subit un autre KO (8e). Retour à la case départ. En février 1994, il récupère le titre national devant Patrick Ballesta et triomphe dans la foulée du merveilleux Valery Kayumba, pour le titre européen qu'il ne va plus lâcher (5 défenses victorieuses, dont 3 au Danemark face à l’invaincu Soren Sondergaard et Gert Bo Jacobsen)...
L’œil du tigre.
« J’ai disputé 4 championnats de France et 6 d’Europe. Contre Randall, je n’aurai aucune excuse. C’est le défi mondial que j’attends depuis vingt mois. Je vais marcher sur les traces de Carpentier, Criqui, Routis, Cerdan et Halimi : les seuls Français à s’être paré d’un titre en Amérique… »
Quoi qu’il en soit, Rahilou s’est préparé idéalement durant deux mois grâce à un âpre entraînement sous la coupe de Louis Acariès et Rezgui Guizani. D’abord à Paris, où il parfait son foncier. Puis à Saint-Martin dans les Antilles, où Acariès et Dominique Ramirez perfectionnent ses appuis et son efficacité. Enfin aux Etats-Unis, à Atlantic-City, où pendant 3 semaines Khalid livre de véritables guerres en sparring à Levander Johnson, (futur champion qui décèdera malheureusement en septembre 2005). «J’ai consenti des sacrifices inimaginables, coupé de tout !» car « Durant toutes ces semaines : aucune soirée, aucun excès de table, aucune relation sexuelle… En fait, c’était facile, car je n’y ai pas pensé, je n’avais que Randall dans la tête ! ». Rahilou est prêt physiquement, mais également mentalement… Il a assisté à des réunions pour mesurer la température du climat outre-atlantique. « Randall a battu Chavez et dans sa tête, il ne peut imaginer qu’un p’tit frenchy va le battre. Il a 35 ans et j’ai plus faim que lui. De toute façon, Randall ou un autre, je veux être champion. Je battrai le meilleur pour cela… J’ai travaillé mon condition physique : mes déplacements et mon souffle. J’ai 15 reprises dans les jambes afin de pratiquer pleinement ma boxe : Je suis dans une forme éclatante et je vais battre Randall !».
Sur l’air de « l’Hymne à l’amour » !
« J’irai jusqu’au bout du monde … j’irai décrocher la lune… J’irai voler la fortune, si tu me le demandais…». L’instant est magique ! Entouré de son clan notamment du copain fidèle (Djamel Lifa), Rahilou, paré d’une élégante tenue aux couleurs du Maroc, se dirige vers le ring de l’Arena de Nashville sur l’air de l’"hymne à l’amour". Les notes se mêlent aux mots, et l’émotion devient énorme. Le public américain retient son souffle et ne sait plus bien de quelle époque il s’agit. S’il s’agit d’un songe ou d’une réalité. Dans les résonances françaises de la voix unique d’Edith Piaf, c’est l’image de Cerdan, par-delà le temps, qui surgit de toutes les mémoires. « Mon amour puisque tu m’aimes»… L’instant est unique : émouvant et envoûtant. Khalid, déterminé mais tendu, rend hommage à son idôle. Raisons intimes. Raisons légitimes : il rêve tant de marcher sur ses pas. Son entrée sur un ring américain avec, en fond sonore, l’ « hymne à l’amour » remplit de frissons l'assitance !
L’art de l’échec et … Mat !
C’est l’heure de vérité ! Sur le ring, Louis Acariès motive encore son poulain « Ne souris pas, ne lui montre rien !». Et durant le face à face, Rahilou ne se défausse pas. Aucunement intimidé, yeux dans les yeux, il fixe l’impressionnant Frankie Randall. Plus de doutes, il est prêt ! Coup de gong : Très mobile, le boxeur de Conflans plus court en allonge, tourne sur sa droite afin d’éviter le pressing. Durant les premières minutes, il évite les directs du gauche très secs de son opposant et, ne fait que se mouvoir latéralement, hors de l’ "axe de feu" de l’américain. Ce dernier qui possède de "fers à repasser" dans ses gants, coupe parfaitement sa route. Il cherche à chaque instant le coup décisif, mais la cible est insaisissable… Afin de ne pas trop subir, après ce round d’observation, Rahilou réplique grâce à ses directs et sa vitesse d’exécution. Même si incontestablement, le tentant du titre remporte les 4 premiers rounds, le challenger n'a pas réellement été touché. Rahilou applique une tactique préparée : Faire frapper Randall dans le vide pour l'énerver et l'user… Acceptant d'être un peu moins aérien, Rahilou enchaîne des courts crochets gauches au corps et de splendides uppercuts. Avec son style de "faux-fuyant", il perturbe la boxe de Randall. Le français danse, bloque, esquive puis remise… A chaque round, il donne d’avantages de coups. Magnifiques de précision et de spontanéité, ses accélérations trouvent leur cible… Rahilou finit fort les 5e et 6e rounds. La stratégie est en place !
Soudain, au milieu du 8e, un magnifique uppercut contre et ébranle l’américain… Rahilou lance ses droites. Il n’est pas un puncheur, mais piqué précisément de plein fouet, Randall faiblit sur ses jambes… La violence des échanges s’amplifie. Dur comme un roc, le champion ne cède rien… Pour réussir l'exploit, Khalid commence alors une "guerre" comme lors des terribles séances d’entraînement à Atlantic City… Rahilou démontre une intelligence tactique exceptionnelle. Au round suivant, il décoche un terrible gauche-droite qui percute le haut du crâne du "chirurgien". La prudence et la réserve ne sont plus de mises : C’est le moment ! Devant un parterre halluciné, le challenger multiplie les séries éblouissantes des deux mains ! Randall parvient à terminer la reprise, mais sur les rotules. Le rêve prend de la consistance et Khalid a eu beau le répéter : « Je ne veux surtout pas qu’on dise que je veux remplacer Cerdan, car il est unique », les images s’embrouillent et les émotions avec. De la perfection technique, de la danse, du brio, et toujours cette intelligence. Rahilou augmente le rythme, touche, esquive, se joue du champion éprouvé. A l’appel du 11e, deux juges ont le partage des points. Mais l’incroyable dénouement est proche. Le "sans punch" accélère et coince encore le champion dans les cordes. Statufié, sans réaction, Randall est saoulé de coups. En Wba, les "comptes debout" n’existent pas et devant le refus du local de poser un genou au sol, l’arbitre arrête sagement la punition ! Khalid Rahilou est champion du monde !
Touchantes interviews …
« Fantastique, Formidable, Extraordinaire exploit ! » hurle Jean-Claude Bouttier debout, au bord du ring. Seule la boxe véhicule une telle intensité d’émotions... Dans les bras de ses proches, notamment de sa soeur jumelle, Khalid assiste à l’explosion de joie de tout son clan. Michel Acariès embrasse sans fin son héros. Son frère Louis et Lifa sont en larmes … Porté en triomphe, Khalid devient le 4e champion du monde français en titre (avec Tiozzo, Boudouani et Mendy) et 40 après Halimi, le 6e de toute l’histoire à décrocher un titre en Amérique. Est-ce une coïncidence qui fait qu'un Français de souche qui vivait au Maroc prés d’un demi siècle avant, et un Marocain d'origine qui a grandi en France, ont traversé le même océan pour conquérir le monde ? Non… « J’irai jusqu’au bout du monde... », Piaf parce que Cerdan. « J’irai décrocher la Lune... », Rahilou parce que Cerdan…
Alors qu’interviewé, Randall assure entre désillusion et réalisme : « C’était un jour sans mais il était mon challenger, et il était préparé. Parfois on gagne, parfois on perd, ainsi va la vie ! Mais je ne suis pas trop vieux, je ne suis pas fini... ». Pourtant, ce combat élu " surprise de l’année" par the Ring Magazine, marquera bel et bien la fin de sa splendeur. Polluée par ses soucis avec l’alcool et les drogues, la suite de sa carrière sombrera dans l'anecdotique, concédant de nombreux échecs devant de jeunes loups tels Carr, Piccirillo, Margarito, Rivera ou encore Manfredo Jr…
De son coté pétri de qualité morale, l'ex-soudeur en usine n’oubliera personne dans son immense joie : « Je voulais rendre hommage à Marcel Cerdan. Dédier ce titre à ma famille et amis, à tous les habitants de Cergy et de Conflans, tous les français et marocains. Je remercie tellement Louis (Acariès) qui ne m’a pas lâché. Je pense aussi à Rezgui Guizani, René Acquaviva et un monsieur, un grand monsieur qui m’a appris la boxe en déplacement. Monsieur Roger Thorel, mon premier entraîneur, qui m’a légué "son art de combattre avec la tête". Tout cela, c’est grâce à lui. Pour rien au monde, je ne voulais l’oublier ».
Après deux défenses victorieuses, l’une à Casablanca, puis à Bercy devant Jean-Baptiste Mendy, Rahilou perdra sa couronne mondiale aux points en octobre 1998 au profit d’un adversaire aux qualités semblables au sienne (vitesse, mobilité et précision), l’américain Sharmba Mitchell. Khalid ne se retirera qu’en mai 2002, battu par l’actuel tenant Wba des super-légers, Souleymane M'baye.