En boxe, tout comme en musique, l’adage de Miles Davis selon lequel "il n’existe pas mille sorte de moments mais seulement deux : les grands et les autres" est une vérité. Chaque mois, Sebastien Boniface revisite un des combats qui par son intensité dramatique a marqué les esprits au delà des générations, un des combats qui ont fait l'histoire de la boxe...
IL Y A 20 ANS, MC CALLUM - SKOUMA
Le 25 octobre 1986, au Zénith de Paris, Saïd "Freddy" Skouma défit le détenteur Wbc des super-Welters, l’invaincu jamaïcain, Mike Mc Callum. Un championnat passionnant avec un français à la conquête d’un titre !
La "Malédiction"
Octobre 1986 : déjà 27 ans ! Soit prés de 10.000 jours, qu’Alphonse Halimi, dernier français propriétaire d’une ceinture mondiale est monté sur le ring de Los Angeles, en champion. Jamais la France n’a connu une telle pénurie de consécration. A tel point, qu’au fil du temps, cette "traversée du désert" semble une véritable "malédiction" . Malgré tout leur talent : ni les welters Jean Josselin ou François Pavilla (battus respectivement en novembre 1966 et mai 1967 par le texan Curtis Cokes) ; ni le super-léger René Roque (défait à Rome en juillet 1970 par Bruno Arcari) ; ni le savoyard Roger Menetrey (rebouté par José Napolés en juin 1973) ; ni les poids moyens Jean-Claude Bouttier (dominé en juin 1972 et septembre 1973 par Carlos Monzon), Gratien Tonna ou Max Cohen (punis en novembre 1974 et en mars 1976 par Rodrigo Valdez) n’ont réussit l’exploit de se parer d'un titre suprême.
Désormais, la division en différentes fédérations et la création de nouvelles catégories de poids diluent la difficulté de la mission. Pourtant, la liste des désillusions s’allonge encore… En mars 1983, pour la ceinture Wbc des Lourds, Lucien Rodriguez est dominé par Larry Holmes. Un an plus tard à Détroit, pour la couronne Wbc des Welters, Gilles Elbilia est mis KO par Milton Mc Crory. En mai 1984 puis 1985, le poids mouche Antoine Montero est maîtrisé par Gabriel Bernal (tenant Wbc) et Santos Laciar (tenant Wba). Quand au mi-lourd Jean-Marie Emébé, il est stoppé par Marvin Johnson en juin 1986 à Indianapolis. Prés de trois décennies sont passées, et la France n’a toujours pas de successeur à Halimi. Ce constat d’impuissance nourrit naturellement de cruels questionnements : Les combattants tricolores sont ils inférieurs sur le plan technique, voir sur le plan du potentiel physique aux nord et sud américains ? Les ressources même du vivier national et les méthodes d’entraînements sont alors pointées du doigt. Et toujours, l'incertitude : Y aura-t-il un jour un nouveau Carpentier, Cerdan ou Halimi ?
La dernière espérance de "Monsieur Jean" Si un homme résume à lui seul, le constant défi d’après-guerre à la suprématie américaine, il s’agit bien de Jean Bretonnel. Le célèbre entraîneur de la salle du Faubourg Saint Denis, né à Paris en janvier 1910, frère de l’ex-champion de France et d’Europe des Légers, dirigea des pugilistes dès l’âge de 18 ans. Il s’occupa des talentueux Robert Villemain (battu par La Motta puis Robinson), Pierre Langlois, Marcel Pigou mais aussi François Pavilla ou Jean-Claude Bouttier. Tous échouèrent aux portes du sacre face à de vrais champions. A 76 ans, l’intransigeant manager surnommé "Monsieur 30 %" (en raison de sa commission), qui vouvoie tous ses élèves, nourrit pourtant une dernière espérance. Il croît en un jeune marocain dans la catégorie des super-welters. Doté d’un punch stupéfiant, ce poulain s’est paré du titre national puis européen en décembre 1985 en mettant KO au 6e, le transalpin Enrico Scacchia. Son nom : "Freddy" Skouma.
"Freddy", le sensationnel. Né en août 1958 à Casablanca, Saïd Skouma passe sa petite enfance au Maroc avant de vivre avec ses parents dans le sud-ouest de la France. Le jeune immigré résume ses débuts en salle de manière caustique : « Je pesais 45 kilos tout mouillé. Un jour au collège, une fille me plaisait. J’ai voulu faire le malin. Son mec m’a mis une claque. Alors, j’ai commencé la boxe pour lui rendre la monnaie !». En réalité, l’adolescent est tombé en admiration. Pas d’une petite blonde, mais du Greatest : Muhammad Ali. A travers les photos qu’il contemple de la légende des poids Lourds, Saïd se nourrit de ses gestes et attitudes. « J’ai grandi avec Ali. Dans un sens, il m’a formé et m’a appris à être indépendant. Il avait quelque chose de pur. Un homme comme ça, il n’y en aura plus jamais ». « Son combat contre Frazier en 1971 m’a fait adorer ce sport. Je n’avais plus qu’un rêve : devenir beau comme lui». Skouma remporte 48 de ses 61 assauts amateurs et deux titres nationaux. Si Freddy ne possède pas la grâce de son idole, il véhicule autant d’émotions ! Ses 9 premiers succès professionnels conclus avant la limite confirment son don : la foudre dans ses poings. Il appartient à la race des "pur-sang" qui ne s’éternisent pas sur un ring. Toutes ses sorties sont violentes et ont pour terme une électrocution.
Si sa façon de combattre est spectaculaire, elle génère beaucoup de frayeurs : concédant des temps morts durant lesquels il accepte de manière incompréhensible, de prendre des coups, Skouma semble parfois vulnérable. Pourtant, un coup pur comme du cristal, suffit à renverser la situation comme lors de ses deux défenses européennes face à Angelo Liquori (KO 8e) puis devant l’espagnol Alfonso Rédondo (Ko 4e). Alors qu’une partie de la presse ne croît pas en ses chances au haut niveau, Skouma croît au destin. Il sait que son challenge s’annonce ardu face au merveilleux Mike Mc Callum, mais le décès accidentel de son demi-frère renforce sa foi. Ce dernier avait annoncé son succès en championnat d’Europe en 6 rounds. Il a prédit son triomphe mondial en 7. Déterminé, Saïd veut plus que tout respecter sa prophétie.
Mc Callum, the “Body Snatcher”
Mais un phénomène se dresse devant lui. Né en décembre 1956 à Kingston, Mike Mc Callum reste invaincu en 28 combats professionnels. Issu d’une famille modeste où en tant qu’aîné, il eut la responsabilité de ses sept frères et sœurs, Mike se passionne d’abord pour le football puis le criquet. A 16 ans, lorsque ses parents immigrent à Nashville, il découvre la boxe. Le môme montre entre les cordes autant de talent que de désir à ne jamais être touché. «En réalité, je ne voulais pas que mes parents très opposés à cette pratique sportive, s’aperçoivent que je boxais ». Il découvre un jour les films des combats de Ray Robinson : c’est la révélation ! Chez les amateurs, il ne concède que 10 revers (1 seul avant la limite) en 250 joutes. Quart de finaliste aux JO de Montréal en Welters, il gagne les Jeux du Commonwealth en 1978 et parvient à la finale Panaméricaine à Cuba en 1979 (battu par l’excellent Andrès Aldama). Sans logement, il immigre au Canada, où il dort régulièrement dans les salles. A 24 ans, il rejoint le célèbre Kronk Gym club de Détroit que dirige Emmanuel Stewart. Le jamaïcain croise les gants avec Tommy Hearns. Classé N°1 mondial après son succès sur Ayube Kalule, il quitte Stewart qui ne lui accorde pas assez d’attention par rapport au « Hitman ». Avec Lou et Dan Duva, il s’empare de la couronne vacante Wbc des Super-welters en octobre 1984 (face au solide irlandais, Sean Mannion). Aucun de ses rivaux tels David Braxton (KO au 8e) ou l’extraordinaire puncheur Julian Jackson (mis KO au 2e) ne peuvent résister à sa classe. Pour la presse américaine, il est le digne successeur de Benitez, Léonard ou Hearns dans cette catégorie. En effet, le jamaïcain dispose d’un redoutable arsenal : des directs précis et destructeurs, des crochets et une droite d’une terrible efficacité, un jeu défensif complet, et un incroyable travail (bombardement) au corps qui lui vaut son surnom de "destructeur de corps". Encore mal connu en Europe, pour sa 4e défense, Mc Callum part néanmoins largement favori…
Violent ! Acclamé par le public parisien surexcité, Skouma, dans son peignoir blanc à liseré bleu et rouge, porte tous les espoirs nationaux. Retransmis en direct par Canal +, le choc sera également diffusé en léger différé sur la chaîne publique (Antenne 2). Avec son regard espiègle, sa fine moustache et son petit sourire aux lèvres, Mc Callum transpire l’élégance des seigneurs. Après les hymnes, l’heure de vérité a sonné. Dès les premiers échanges, le français impulse la traque et cherche à s’approcher à mi-distance pour déclencher ses crochets des deux mains. Au micro, Bouttier résume : « les premiers impacts sont primordiaux ! Allez Saïd, ne pas se laisser impressionner et impressionner ! ». Mais plus court et moins complet techniquement, celui-ci est contraint de prendre des risques. Il entame une guerre mais son rival utilise sa mobilité et ses directs du gauche à merveille. Trop dans l’axe, le challenger encaisse quelques droites de plein fouet. Au second round, les échanges s’intensifient en violence… Soudain, un uppercut droit puis un crochet touchent ! « Skouma Skouma » scande la foule… Le champion laisse passer l’orage et à son tour finit fort… Bretonnel corrige : « Ne reculez pas ! Chassez son direct et donnez le votre avec plus de détente ! Ne Sortez pas des corps à corps, la tête en l’air ! ». Troisième reprise : Aucun temps mort, ni d’accrochages ne perturbent la qualité de l’affrontement. Le rythme est hallucinant. Et, Skouma est à la hauteur ! Un lourd crochet droit percute le champion, puis un terrible gauche-droite… il vacille… Le Zenith s’enflamme… Bietry s'écrie : « Mc Callum est en danger ! Skouma l’a à sa portée…». Sur le reculoir, mais grâce à son métier et sa vista, le jamaïcain évite le pire, et réagit en champion… La fin du 3e est torride. Mais la reprise suivante sera terrible pour le challenger. Blessé à l’arcade droite, Skouma retombe dans ses travers. Inactif, il subit les enchaînements d’uppercuts et de crochets sans réaction. Gêné par le sang qui coule sur son visage, en grande difficulté, il recule et encaisse des coups sous tous les angles. Quelle violence ! Le protégé de "Monsieur Jean" n’est jamais plus vulnérable que lorsqu’il ne donne plus de coups. Son rêve tourne au cauchemar, pourtant, l’espoir persiste : aura-t-il l’instinct du fauve blessé qu’il a toujours eût lors de ses précédents combats ?
Trop fort …
Furieux que son boxeur retombe dans ses défauts et conscient de la dureté des coups encaissés, les mots de Jean Bretonnel sont touchants : « Faut pas vous laisser malmener, faut vous battre avec ce mec ! Faut pas vous laisser frapper sans rien faire, même s’il vous fait mal... Il faut venir de prés et le frapper. Ne vous laissez pas malmener, il ne faut pas ! Quand il veut se battre, battez vous, bon dieu ! Il vous a touché, mais ce n’est rien, vous allez le toucher aussi… ». Courageux, Freddy met tout ce qu’il a pour chercher le coup décisif. La gravité de sa blessure oblige désormais de prendre l’initiative, car le combat n’ira pas à la limite des 15 rounds prévus. Les échanges sont d’une violence inouïe. Une superbe droite répond à la grêle de coups délivrés par le Jamaïcain. Le français encaisse des uppercuts mais tout le public espère : un seul coup peut suffire ! La 5e reprise est autant difficile que l’antérieure. Elle paraît interminable. En réalité, suite à une erreur du chronométreur, elle aura duré 4 minutes 30... Au 6e, Skouma y croit encore, il met tout son cœur dans la bagarre. Admirable, il remporte ce round malgré deux nouveaux horribles uppercuts encaissés. 7e round : Saïd pense à la prédiction, et se déchaîne… « Oui Saïd ! » hurle Bouttier après un superbe direct du gauche et une droite ! Le public se lève mais les contres du protégé de Duva font mal. "The Body Snatcher" s’exécute en crochets redoutables aux corps.
Touché, Skouma cède et récule à nouveau, le protège-dents sort de sa bouche... A nouveau éprouvé sur une droite, il rompt dos aux cordes. Skouma ne truque pas, n’accroche pas et encaisse des coups durs, très durs… La 7e reprise ne sera pas la promise. Et au round suivant, le calvaire continue. Touché au foie, usé, ensanglanté, ne donnant que quelques coups de manière épisodique, le challenger subit et souffre dans sa chair… Bretonnel avertit à son retour « Il ne faut pas vous laisser frapper ! Je vais être obligé de vous arrêter si vos restez sans rien faire ! Mettez tout ce que vous avez dans le ventre, Bon dieu, c’est le championnat du monde ! »
Son short blanc est désormais rouge de son sang, mais Skouma essaie encore. Il cherche une droite salvatrice... Mais soudain, un formidable contre du droit porte l’estocade. Le français s’écroule au sol, KO … les yeux fermés, allongé, cette cruelle image résume à quel point l’homme vient de souffrir. Que la boxe est dure ! Tombé sur trop fort, le comportement du jeune français restera pourtant à jamais admirable...
Encore deux ans et quatre mois…
Skouma battu, la France devra encore attendre 28 mois, et connaîtra 11 nouveaux échecs (1), avant que René Jacquot succède à Halimi en février 1989 (se parant justement du titre Wbc des super-welters). Saïd Skouma échouera une seconde fois, pour le titre IBF, en mars 1987 devant l’américain Buster Drayton. Il livrera le 30 mars 1990 à Lyon en encadrement du championnat Tiozzo - Baek, l’un des plus violents combats jamais vu en France (face au coréen Yeng Kil-Chulg). Il reconquit le titre européen en février 1991 devant Jean-Claude Fontana (Ko 2e) avant de le lâcher trois mois plus tard à Mourad Louati (ko 5e). Il raccrochera en décembre 1993 à l’âge de 35 ans. Devenu écrivain, "Freddy" Skouma signera une remarquable autobiographie « le Corps du boxeur » aux éditions Pauvert. Un ouvrage qui empoigne ses lecteurs comme naguère son auteur le faisait avec ses adversaires… avec tant d'émotions et de violence...
Immense sans la renommé méritée…
De son coté, Mc Callum défendra encore ce titre à deux reprises : En avril 1987, il dominera Milton Mc Crory en 10 rounds, puis réussira l’un des plus beaux KO de l’histoire en juillet 1987 contre le "cobra" Donald Curry. Invaincu à ce poids et considéré comme l’un des deux meilleurs mi-moyens de l’histoire par The Ring Magazine, il grimpera en poids Moyens, où il triomphera à Londres d’Herold Graham puis de Michaël Watson pour le titre WBA. Exceptionnel pugiliste, il dominera cette catégorie pendant deux ans sans que son charisme lui offre les mêmes opportunités médiatiques qu’un Léonard ou qu’un Hearns. « J’ai toujours voulu affronter Leonard, Hearns ou Duran. Mais ils se sont toujours défilés !»... Ne refusant personne, il acceptera de rencontrer l’invaincu roi des super-moyens, James Toney en décembre 1991. Un choc qui se clôturera sur un match nul. Monté à 79 kilos, dix ans après avoir décroché son premier titre, il remportera un treizième championnat et le titre WBC des mi-lourds devant Jeff Harding. Une ceinture qu’il perdra à Lyon en juin 1995 au profit d'un certain Fabrice Tiozzo. Alors qu’il affronta Curry, Julian Jackson, Mc Crory, Kalambay, Toney ou encore Harding et Roy Jones Jr, aucune de ses bourses ne dépassa 700 milles dollars ! Ironiquement, la plus importante qu’il percevra sera celle devant Roy Jones Jr, à l’âge de 40 ans, alors devenu l'ombre du fantastique boxeur qu'il avait été !
Remerciements à Claude Vaudan pour les documents.
(1) En 1987, Antoine Montero (Gilberto Roman), Saïd Skouma (Buster Drayton), Louis Acariès (Carlos Santos), Thierry Jacob (Kelvin seabrooks), Daniel Londas (Brian Mitchell), et Rufino Angulo (Virgil Hill) échouèrent lors de nouvelles tentatives mondiales.
Tout comme Jean Marie Emébé (Virgil Hill), Richard Caramanolis et Rufino Angulo (Prince Charles Williams), Fabrice Bénichou et Thierry Jacob (José Sanabria) en 1988.