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En boxe, tout comme en musique, l’adage de Miles Davis selon lequel "il n’existe pas mille sorte de moments mais seulement deux : les grands et les autres" est une vérité. Chaque mois, Sebastien Boniface revisite un des combats qui par son intensité dramatique a marqué les esprits au delà des générations, un des combats qui ont fait l'histoire de la boxe...

IL Y A 60 ANS, ZALE - GRAZIANO

Graine de violence.
Jamais adolescence ne sera plus tumultueuse et heurtée que celle de Rocco Barbella, cinquième enfant né le 1er Janvier 1922 de pauvres immigrés italiens dans le faubourg de N.Y : East Side. Aucune mère ne versera plus de larmes que la sienne aux grilles des multiples maisons de correction qui bercèrent six de ses tendres années. Mille fois pourtant, sa fidèle Ida entendra son garnement lui assurer : « Dont worry Mam’, Somebody up there likes me !». (Ne t’inquiète pas Maman, quelqu’un là-haut veuille sur moi). Mais vols, raquettes, recèles, agressions et autres méfaits composent inlassablement son miséreux quotidien.

En janvier 1942, une énième fois libéré, le "sauvageon" sans règles, ne peut supporter celles imposées par l’administration militaire, suite à sa mobilisation en temps de guerre. Insoumis, refusant toute discipline, il déserte et laisse pour mort un capitaine autoritaire après l’avoir roué de coups. Ne pouvant retourner chez lui par crainte d’être repris, Rocco trouve refuge dans une salle de boxe à Brooklyn. Il accepte alors une séance de sparring face au champion d’Amérique du Sud des mi-lourds. Si un des habitués du gymnase lui tend un protège-dents, l’inébranlable néophyte assure avec aplomb « Ne vous en faites pas, je ne mordrai pas votre gars !». Durant une bonne minute, Rocco reçoit des coups sans pouvoir répondre, mais le jeune homme voit rouge ! La haine qui le nourrit explose ! Il coince son solide adversaire et le massacre sans pitié ! Jamais une telle effusion de violence n’a été vu dans ce lieu pourtant si teinté de bestiale brutalité. Effaré, le vieux coach, Whitey Bimstein, lui demande son nom. "Rocky Graziano", pseudo qu’il invente en référence à une publicité viticole. «Si je n’ai pas trouvé de meilleur moyen pour se faire du fric, je boxerai pour vous !».

« Marqué par la haine »
Cinq KO lors de ses huit premières sorties confirment son punch. Sa cavale ne dure que deux mois ; Rocco est arrêté par la police puis condamné à un an de travaux forcés dans la prison militaire de Levennoy. Une fois encore, Dans ce centre pénitentiaire, le jeune new-yorkais n’accepte pas de se soumettre. Face au caïd des lieux, un molosse de 110 Kilos, la "mise au point" est inévitable… Rocco le corrige sous les yeux du sergent John Allan, un passionné de boxe… Ce dernier lui propose d’intégrer son équipe : « J’ai vu des tas de gars qui savaient se battre, mais vous avez un don précieux : votre haine. Tirer profit de cette force qui explose dans vos poings et fait autant de dégâts que des charges de dynamite. Intégrer mon team, j’aurai du respect pour vos qualités ! La boxe peut faire des miracles pour un type comme vous. Elle vous libérera de ce qui vous nuit !». Son discours touche la cible. Rocky accepte le deal. Le vieux Sergent confesse à son adjoint : « A vrai dire, nous n’avons rien à apprendre à Barbella, si ce n’est, qu’il ne doit pas tuer son adversaire !».

En juin 1943, enfin libre, Rocky retrouve les cordes où sa violence ne s'est pas rouillée. Son ascension est fulgurante. Sa rage suffit à remporter seize de ses dix-huit combats (dix par KO). L’année suivante, il remporte dix-sept autres succès, et devient l’idole du Madison Square Garden. Tous les gamins d'Eat Side le prennent en exemple. Son mariage et la naissance de sa petite fille continuent à le responsabiliser. C'est l’heure des grands tests : en juin et août 1945, Freddie Cochrane est mis KO au 10e. En septembre 1945, il se venge en 3 rounds d'Harold Green. Mars 1946, l’ex-champion des welters, Marty Servo, subit sa foudre (KO 2e). Toute la communauté d'East Side n’attend plus qu’une chose : la chance mondiale de "leur" môme.

L’« homme d’Acier »
Septembre 1946 : l’heure a sonné. Rocky va disputer le titre au roi des Moyens, Anthony Florian Zaleski dit "Tony Zale". Polonais d’origine, ce dernier est un redoutable combattant. Ses muscles saillants sous sa peau laiteuse et son allure d'implacable robot que rien ne peut émouvoir font partis de la légende de cette catégorie. Encaisseur hors norme, ce maître en l’art de détruire ses adversaires répond au doux surnom de "Pièce d’Acier". Deux mots qui résument sa dureté, mais également la référence à son premier labeur.

Né en 1913 à Gary, important site sidérurgique dans l’Indiana, dès ses 12 ans, Tony Zale travaille dans les aciéries. Son âpre adolescence ne s’accompagne que d’un loisir : un entraînement harassant qu'il s'impose au club local de boxe. A 18 ans, il remporte le championnat amateur de l’Indiana des Welters. L’année suivante, il accède à la finale des prestigieux Golden Gloves. Sam Pian et Art Winch (deux managers de Chicago) le persuadent de passer pro. En 1934, Zale dispute 21 combats mais connaît six revers (aux points). L’année suivante, il subit deux KO. Une autre défaite aux points le décide à retourner aux forges. Cet exil dure deux ans… Ses deux protecteurs le convainquent de remonter entre les cordes. Il entame alors une longue série de victoires, nombreuses par KO (de septembre 1937 à décembre 1939 : il enregistre 21 succès). En juillet 1940, pour le titre vacant NBA, Zale détruit Al Hostak au 13e. Ni Fred Apostoli, ni Al Hostak lors de la revanche, ni le coriace Georgie Abrams ne parviennent à contester sa suprématie. Absent des rings quatre années (suite à son engagement dans l’US Navy), son come-back d'après guerre prouve que le temps n’a rien altéré à sa superbe. En 1946, six KO le préparent au défi de la " jeune vedette du Madison" (de huit années son cadet)...

Combat de fauves !
Le 27 septembre 1946, pour ce choc de "terreurs", le Yankee Stadium enregistre son record d’affluence pour un championnat non poids lourds. Le N.Y. Tribune annonce à sa Une « Blow by blow » (coup pour coup). Un titre qui illustre les frissons qu’alimente cette collision entre combattants animés d’une rage de vaincre sans égal. Il n'y aura aucune seconde d'observation. Le challenger, que ses supporters ont acclamé tel un "dieu vivant" lors de son entrée, déclenche les dures hostilités dès le coup de gong initial. Son dynamisme fanatique déborde le champion coincé dans un angle. Tête baissée, l’italo-américain attaque tel un "pitbull" enragé. Les deux hommes frappent sans cesse. L’explosion est totale. Rocky fonce, indifférent aux pensées de se faire toucher. Zale réplique. Aucun des deux ne veut céder.


Soudain, Graziano encaisse un crochet et se retrouve sur les fesses. Compté 5, il se relève, tout sourrire. La seconde reprise est hallucinante ! L’acharnement des deux hommes glace les spectateurs… Deux crochets de Graziano abattent Zale. Celui-ci éprouvé est sauvé par la cloche. A la limite de la sportivité, le duel se teinte de coups irréguliers (coups pouce, de genou ou de coude). Au 6e round, les deux hommes sont exténués par le déluge de violence qu’ils se sont imposés. Soudain, Zale sort des cordes, et enchaîne un gauche avec une lourde droite à l’estomac. Plié en deux, Rocky glisse au sol. Pour la première fois, il n'est pas en mesure de se redresser. Quittant le ring protégé de la colère des supporters de son rival, Zale triomphe sur les terres new-yorkaises. Cette furieuse bataille sera élue "combat de l’année 1946".

Chantage et troubles.
De retour à East Side, Rocky ne pense qu’à une revanche. A ses fidèles fans, il leur promet « s'il m'accorde un re-match en Mars, je le tuerai sur le ring !». Malheureusement, sa réussite traîne le scandale, comme un bagnard son boulet... Ses anciens "amis" de la pègre flairent le bon coup… Ils le menacent de déballer son passé à la presse (et réduire ainsi à néant tous ses efforts pour être un bon type), et le somment pour sa rentrée de se coucher face au sans renom : Reuben Shank. Comment se résoudre à cela, alors que tous ces gosses qui s’amassent devant chez lui, l'ont pris pour idole ? Comment trahir "son" peuple qui l’a toujours soutenu ? Ces petits commerçants de sa rue qui investissent leur petit pactole sur ses victoires… Impossible… Graziano invoque une blessure pour annuler ce rendez-vous. Mais l’enquête de la commission découvre les propositions malhonnêtes… Interrogé, Rocky se refuse de citer les noms des truands qui lui ont proposé 100 milles dollars pour perdre.


Devant son silence, alors que Graziano ne pense qu’à retrouver Zale, la sanction tombe : Il est suspendu un an ! A la lecture du verdict par le président G. Heagen, le naturel du "fauve" rejaillit : « Fils de p…, je te crèverai !»… Quelques jours plus tard, dans ses premières pages, la presse de Chicago dévoile tout son passé de ganster. En silence, mais conscient de payer ses antécédants, Rocky souffre de ces révèlations qui salissent ses proches. Dans ce climat de rivalité Chicago-Newyorkaise-, contre toute attente, la commission de l'Illinois refuse de suivre la sévère décision de N.Y. : Graziano pourra retrouver Zale à Chicago, dans l’antre de l'"homme de fer".

Revanche !
Le 16 juillet 1947 au Chicago Stadium, 20.000 personnes assisteront à l’un des plus effrayants combat de l'époque moderne ! (à classer dans le panthéon des plus violents au même titre que les vertigineux Hagler-Hearns ou Benn-Mac Cellan). Contrairement à ses habitudes, Graziano se montre prudent pendant les premiers rounds. Son activité se limite à quelques violentes contre-attaques. Zale, égal à lui-même, avance sans arrêt en quête des coups décisifs. Dans les ultimes secondes du 3e, une lourde droite cueille Graziano au menton. Celui-ci foudroyé s’écroule sur le dos… L'arbitre ne peut le compter que 4 ! Furieux, telle une balle, il rebondit sur ses pieds. Dans la reprise suivante, c’est lui qui accule Zale. Une lutte "pied à pied" s’engage alors. Il devient impossible de faire un pronostic… L’avantage bascule d’une seconde à une autre. Lors du 5e, le public debout, effrayé par l’intensité, n’hurle plus : De longs silences campent la dramatique situation. Jusqu’où iront ces deux combattants au visage en sang ? La tension est irrespirable… Graziano se déchaîne même si les bombes de Zale le percutent régulièrement.

Affolé, l’arbitre avertit les coins : «Messieurs, si vous ne prenez pas vos responsabilités, je serai contraint de stopper le combat… à Chicago, il y a la peine de mort pour complicité de meurtre !»… Graziano lui rétorque : « Croyez moi, si vous m'arrêtez, je vous assassine sur le champs !». Dans la 6e reprise, Rocky lance un puissant droit. Lentement, son rival s’effondre à l’envers dans les cordes vers le public, évanouit… La hargne dans les yeux, le challenger se précipite pour ... heureusement, l’arbitre l’intercepte. Zale sans défense, est déjà KO… Alors qu'enragé, Graziano est prêt à frapper toute personne qui l’approche, l’arbitre par un seul geste transforme le "monstre" en enfant. Il lève son bras, Rocky comprend : il est champion ! L’arme se désamorce… En larmes, le new-yorkais tient sa revanche; la Revanche de sa vie. Il crie au micro « Maman, Ton vaurien de fils a enfin réalisé quelque chose de bien !». Jamais un retour ne sera plus triomphal que le sein dans le quartier d'East Side. Des milliers de "déshérités" fêteront leur héros, et tiendront à lui serrer la main, par honneur et fierté…

Violente Belle !
De ce combat, Graziano n’en retient pourtant que l’extrême âpreté. Il écrira plus tard dans sa biographie « Ce ne fut pas un match de boxe, mais une horrible rixe. Je ne peux toujours pas visionner les photos du combat, sans que cela me fasse mal, sans que je n’attrape des cauchemars… Durant cette nuit torride, il y avait un rideau de sang devant nos yeux !»…


Le 10 juin 1948 au Rupert Stadium de Newark, la belle ne durera que trois rounds… Mais encore, en l'espace de ces neuf minutes, Tony Zale et Rocky Graziano atteignirent le paroxysme de la violence sur un ring. Au tapis au 1er round, Graziano coince Zale (au bord de la rupture) à la reprise suivante. Rocky succombe au 3e sur un énorme crochet en contre.
Zale ne disputera qu’un autre championnat. Il concédera sa ceinture à Marcel Cerdan le 21 septembre 1948 à Jersey City. Cinq ans plus tard, après une série de succès convaincants, Graziano retrouvera une chance mondiale. Hélas, il se heurtera à Sugar Ray Robinson, alors au zénith de son art. Battu au 3e round, il se retirera sur un palmarès de 83 combats (52 KO), et seulement 3 défaites…

Au-delà du ring…
L’histoire de sa vie donnera lieu à l’une des plus belle adaptation cinématographique sur la destiné d'un garçon déshérité aux énergies refoulées, qu’une salle sauvera des colonnes des faits divers. (« Marqué par la haine » de Robert Wise, avec Paul Newman).
Talentueux artiste (peintre exposé dans les grandes galeries de N.Y.), et vedette de la télévision américaine, où il cumulera les fonctions de producteur et de présentateur, Rocky Graziano décèdera en mai 1990 après avoir réussit son entière rédemption. Une immense popularité découlera de sa faculté d’assumer tous ses actes. « J’ai eût trois vies : une de voleur, une de combattant, puis une d’artiste. Chacune d’entre elles m’a permis de m'accomplir personnellement en définitive…».

Sebastien Boniface, le 04 Octobre 2006


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