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En boxe, tout comme en musique, l’adage de Miles Davis selon lequel "il n’existe pas mille sorte de moments mais seulement deux : les grands et les autres" est une vérité. Chaque mois, Sebastien Boniface revisite un des combats qui par son intensité dramatique a marqué les esprits au delà des générations, un des combats qui ont fait l'histoire de la boxe...

IL Y A 25 ANS, SANCHEZ - GOMEZ

Le 21 août 1981, au Caesar's Palace de Las Vegas, Don King présente l’un des plus excitants duel des petites catégories. L’invaincu puncheur Wilfredo Gomez, roi des super-coqs, défit le tenant WBC des plumes, le merveilleux Salvador Sanchez. Un choc pimenté titré " La bataille des petits géants ".

Rivalité et opposition de style !
Jamais Don King n’a été aussi exubérant lors d’une conférence de presse, que ce 20 août 1981 dans le salon d’honneur du Caesar's Palace. Eclats de rire intempestifs, rugissements d’allégresse, avalanche de superlatifs ; du "Grand Don" ! Le promoteur américain concrétise un rêve : Opposer, sans besoin d’alliance avec Duva ou Bob Arum, deux véritables idoles des rings. Sa conviction est manifeste : « Rien ne garantit plus qu’un sommet sera à la hauteur des plus hautes espérances, que les trois caractéristiques de cette " Battle of the Little Giants " : Gomez (24 ans) et Sanchez (22 ans) sont deux champions confiants, au sommet de leur art. Leur choc offre une opposition de style par excellence entre un terrible puncheur et un artiste des rings. Enfin, aucun combat n’a autant passionné l’Amérique latine. De Bogota à San Juan, de Buenos-Aires à Panama City, Gomez est une légende et Sanchez, une star populaire. Des milliers de fans des deux hommes sont présents depuis des semaines en ville, nombreux sans ticket, ici seulement pour les soutenir… ». « L’engouement pour ce rendez-vous dépasse l’imaginable. Pour la simple et vraie raison : le vainqueur scellera la sentence à l’historique rivalité Mexicano-Portoricaine pour l’hégémonie des catégories légères !».

"Bazooka", la terreur…
Ni le calme de Salvador Sanchez, impassible, ni l’excitation du clan adversaire ne peut modérer l’excentrique manager, dans sa jouissance… Mais pour une fois, son discours promotionnel ne parait pas démesuré... Assis à ses cotés, les yeux revolvers, Wilfredo Gomez, le fauve portoricain, transpire d’assurance. Invaincu chez les professionnels, le champion du monde amateur de Cuba en 1974, né le 29 octobre 1956, est un phénomène. Déjà en amateurs, l’énoncé de son nom résonnait avec l’écho de “terreur impitoyable, roi du KO". El “Niño de Las Monjas" loupe néanmoins sa première sortie professionelle. En novembre 1974, Jacinto Fuentes ne le sait pas, mais il réalise un exploit : entendre la cloche finale (obtenant un nul en 6 rounds). Un an plus tard, pour son 13ème combat, Gomez confirme sa réelle dimension. Alberto Davila est détruit en 9 rounds. Quatre KO plus tard, en mai 1977, au Roberto Clemente Coliseum d’Hato Rey, s’il connaît son premier voyage au tapis lors du 1er round, le portoricain devient champion Wbc des super-coqs à 21 ans (KO 12ème). L’appétit du "Bazooka" ne se limite pas à cet exploit. Sa boxe offensive basée sur de perpétuelles agressions latérales et un parfait travail de désaxage lui permet d’enchaîner 13 défenses victorieuses par KO entre mai 1977 et décembre 1980 ! Ce record le transforme en héros national. L'éloquence de son palmarès (32 victoires : toutes par KO, dont 14 championnats du monde) donne des frissons ! Personne n'a pu résister à sa frappe. Ni le valeureux Dominicain Léo Cruz (KO au 13ème), ni le roi invaincu des coqs, le Mexicain Carlos Zarate (KO au 5ème). Favori à 2 contre 1 par les bookmakers, ses mots résument son nouveau dessein : « Je monte chez les plumes pour continuer ma série. Je vais écraser Sanchez. Il sera KO demain soir ! »… Toutefois, le peuple Mexicain ne veut pas croire que sa "bête noire" rééditera une treizième humiliation (Gomez a déjà battu 12 mexicains par KO).

"Chava", le scientifique…
Chargé de ce mandat de "vengeance nationale", Salvador Sanchez, concentré et déterminé, répond à la prédiction de son rival : « Je suis en parfaite condition. Gomez est un excellent combattant, mais demain, il va comprendre ce qu’est la boxe…».
Né en janvier 1959 à Tianguistenco, Salvador Santiago Sanchez Narvaez est le quatrième des dix enfants de Luisa et Felipe, de misérables ouvriers agricoles. Découvert par l'entraîneur Augustin Palacios, il ne livre que quelques combats amateurs avant d'entamer une carrière profesionnelle dès l'âge de 16 ans. Deux ans plus tard, le 9 septembre 1977, après 18 succès (17 avant la limite), on le croit suffisamment expérimenté pour l’opposer à Antonio Beccera pour le titre national des coqs. Salvador enregistre son unique échec aux points ; alors que beaucoup d'observateurs l'ont vu gagnant. Son avenir est désormais aux Etats-Unis. Deux succès sur Felix Trinidad Sr (le père de Tito) et de Richard Rozelle lui ouvrent une opportunité mondiale face au tenant Wbc, Danny "Little Red" Lopez. L’invaincu et solide moustachu part favori. Mais les enchaînements stupéfiants de rapidité et d'agilité du môme le surclassent. Envoyé au sol au 6ème round, Lopez est stoppé durant le 13ème. Comme Gomez, Sanchez est sacré à l’âge de 21 ans ! En une année, le jeune Mexicain au menton en galoche que les caricaturistes comparent à Popeye, enchaînement cinq défenses face aux meilleurs de sa catégorie : Ruben Castillo et Juan LaPorte sont battus aux pointages, Danny Lopez est stoppé lors de la revanche au 14ème. Si sa popularité au pays croit de semaines en semaines ; loin d’un vrai guerrier aztèque, l’art pugilistique de "Chava" ne correspond pas au prototype des combattants tant appréciés par les aficionados mexicains. Sa pureté technique, sa mobilité et sa vista impressionnent. Mais, à la vieille du plus grand rendez-vous de sa carrière, des doutes subsistent : Certes sa maîtrise des déplacements, des feintes, des contres est certaine, mais pourra t’elle contrarier la "machine" portoricaine au pressing endiablé et à la surhumaine puissance de frappe ?

A son propre jeu…

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Dans une atmosphère indescriptible d'hystérie collective, typiquement sud-américaine, les deux hommes font enfin leur apparition. Après les hymnes et la présentation des deux champions, le face à face sera interminable ! L’arbitre, Carlos Padilla, en est la cause… Lors de ses recommandations, il fait du "zèle" sur l’identité d'un homme de coin du champion… L’incompréhension est totale. L’incident l’oblige à se renseigner auprès des officiels au bord du ring. Pendant cette longue minute, les deux combattants au centre du ring se défient, tout sourire. Ils sautillent et exécutent à distance un "Shadow"… La tension est vertigineuse ! Le public ne tient plus : « Mexico, Mexico ! » hurlent les compatriotes de Sanchez en furie… Incontestablement, celui-ci a remporté le premier match : Son peuple a répondu présent !

Dès les premiers échanges, Gomez s’approprie le centre du ring. Après seulement quarante secondes, il coince Sanchez dans un coin et déclenche la guerre ! Une droite du challenger touche durement, la foule rugit ! L’échange violent s'intensifie encore... Mais soudain, en un éclair, un contre du droit suivi d’un crochet gauche percutent la machoîre de Gomez ! Stupéfiants de précision, ces deux coups projettent le "roi du KO" sur les fesses ! Piqué à son propre jeu, Sanchez vient de l’avertir : « Au jeu de la bagarre, il aura du répondant !». Secoué, le portoricain n’en croit pas ses yeux : depuis sa prise du titre des super-coq, il n’a jamais revécu cette amère expérience ! Alors que l’arbitre le compte 8, la foule Mexicaine hurle sa joie… Et, Sanchez continue sans se précipiter, il evite tout risque (contre), et touche sa proie qui fuit d’un coté ou de l’autre du ring. Sur le reculoir, Gomez ne parvient pas à endiguer le déluge de coups précis… Quelle surprise, la cloche sauve du pire le puncheur !

L'absolu art !

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Eprouvé, Gomez rentre dans son coin. Mais, dès les premiers instants du round suivant, il revient à la charge. Face à lui, sans cesse en mouvement, sautillant continuellement pour garantir la meilleure distance, tel un radar, le champion évite toutes les bombes … Les ultimes instants de ce second acte sont à nouveau délicats pour Gomez pris de vitesse. La précision et la spontanéité des combinaisons de "Chava" sont "diaboliques". Troisième reprise : Sanchez excelle à distance. Il touche, pique, feinte, esquive les coups puis remise. C’est un récital ! Méritant, Gomez continue son pressing. Il coince régulièrement l'artiste dans les cordes. Mais ce dernier parait "intouchable" grâce à son travail de blocage avec ses épaules et d’esquive rotative… Le portoricain ne possède pourtant pas dix solutions… Il le sait. La clé sera sa capacité d'exprimer sa puissance en corps à corps. Car à distance, l’allonge et la virtuosité de Sanchez dominent les débats. Quelle classe, quelle élégance ce Sanchez !
Si Gomez avance toujours, Sanchez est un "cerveau avec des gants". Tout semble calculé… Sa maîtrise défensive paraît absolue. Son efficacité gestuelle est totale ! Aucun geste n'est superflu. Il anticipe tout ... Pourtant, il reste concentré, sans le moindre relâchement. Il sait qu’un seul missile du "Bazooka" peut l’anéantir…

Blessé, les pommettes gonflées, les yeux à demi-clos, malgré toute sa volonté, Gomez subit encore les accélérations à la fin du 5ème… Le ring s'est mué en arène de corrida : le matador mexicain parfaitement en ligne, danse et aiguillonne le taureau … Il esquive et plante ses banderilles… Gomez ne désarme pas et renforce sa chasse. Le danger rode toujours ! Une lourde droite couplée d‘un cross percutent le menton de Sanchez. Cette 7ème reprise est la meilleure pour le challenger. « Quel combat ! » s’extasie Sugar Leonard au micro… Au 8ème round, l'intensité des échanges devient encore plus poignante. Soudain Sanchez se dégage d’un angle. Une dévastatrice droite hurte le visage de Gomez. L’estocade est parfaite ! Désarticulé, ce dernier chavire sur les cordes… Sanchez double sa gauche… trois coups supplémentaires… l'impensable se réalise : le "roi du KO" subit son tendre traitement. Gomez, à genou est KO ! Porté en triomphe, Salvador Sanchez (qui sera co-élu par The Ring Magazine combattant de l'année avec Ray Léonard) terrasse le "Mexican Killer".

L’Etoile Filante…
La défaite de l'invincible héros, sera ressentie à San Juan comme un véritable drame national (la quasi totalité des magasins resteront fermés le lendemain). Détruit moralement, Gomez sombrera dans une douloureuse dépression (qui le conduira à toucher aux drogues et à l'alcool)…


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De son coté, après trois nouvelles défenses (aux dépens de Pat Cowdell, de "Rocky" Jorge Garcia et du ghanéen Azumah Nelson), de sublimes confrontations face à Eusebio Pedroza, Alexis Arguello ou Julio César Chavez seront évoquées pour l’idole Mexicaine. Malheuresement, aucune de ces affiches, ni la revanche proposée à Gomez, ne verront jamais le jour… La fatalité, «la seule qui pouvait le détrôner» stoppera Salvador Sanchez en pleine consécration. Le 12 août 1982, moins d'un an après son chef d'oeuvre, il se tuera dans un accident de circulation à l’âge de 23 ans… Ses obsèques seront télévisées dans une dizaine de pays (notamment au Puerto rico). Gomez, choqué comme des milliers de personnes par ce drame, acceptera de disputer le titre vacant. Désormais, pour succèder à "Chava", le public Mexicain ne lui tiendra plus rigueur de ses succes sur d'autres enfants du pays : Lupe Pintor et Juan Laporte. Car, personne n’oubliera le profond respect manifesté par le portoricain à la famille de son ex-vainqueur (notamment lors de fréquentes visites, et lors de l’introduction posthume de Salvador au Hall of Fame). Chaque année, le 12 août, dans la petite ville natale de Sanchez, une commémoration à sa mémoire est organisée. Wilfredo Gomez la présida à trois reprises.

Si lors de la décennie suivante, l'Empereur Julio Cesar Chavez replacera le regretté Salvador Sanchez, dans le coeur des Mexicains, l’immense majorité d’entre eux estiment toujours ce dernier, comme le plus grand boxeur de leur histoire.

Sebastien Boniface, le 21 Août 2006


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