En boxe, tout comme en musique, l’adage de Miles Davis selon lequel "il n’existe pas mille sorte de moments mais seulement deux : les grands et les autres" est une vérité. Chaque mois, Sebastien Boniface revisite un des combats qui par son intensité dramatique a marqué les esprits au delà des générations, un des combats qui ont fait l'histoire de la boxe...
IL Y A 25 ANS, BOZA EDWARDS - CHACON
Le 30 mai 1981, Bobby Chacon, l’ex-prodige des plumes tente pour la seconde fois, de reconquérir un titre mondial. Sa cible : le titre Wbc des super-plumes détenu par l’ougandais, Cornélius Boza-Edwards.
L’obstinée quête du « Schoolboy ». Né en novembre 1951 à Los Angeles, Bobby Chacon passe ses tendres années dans l’un des plus durs gangs de la métropole Californienne. Si au départ, à cause de sa petite taille, les caïds ne lui octroient aucune sorte de considération, très vite, son sang-froid et son cran change la donne. A 15 ans, il est l’un des « boss » du clan. Pourtant deux ans plus tard, le jeune délinquant quitte la loi des rues par « passions ». Il rencontre Valorie, l’amour de sa vie, et commence la boxe en amateur. "El Chico" ne possède pas un sous en poche (incapable de s’offrir le loyer mensuel d’un casier au club). De plus, pour des soucis de dépendance aux narcotiques, il se voit refuser sa première licence. Mais affamé et déterminé, le gamin qui nourrit une farouche appétence de devenir un bon combattant, coupe les ponts avec son milieu. Du matin au soir à la salle, il vit sa flamme et ne devit pas de son but. Enfin licencié, il remporte un titre d’espoir « diamant » et décide de passer professionnel sous la coupe de Joe Ponce en avril 1972.
En 12 mois, la comète enchaîne 18 succès (16 par KO). Un an après ses débuts, c’est déjà l’heure de son premier test ! Au Great Western Forum d’Inglewood, il démolit en 10 rounds l’ex-champion des coqs, Chucho Castillo. Si la presse commence à parler de lui, le choc suivant en juin 1973, met fin à son invincibilité. A l’issue d’une brutale rixe, l’expérimenté Ruben Olivares l’arrête au 9ème. Mais le «Schoolboy » ne désarme pas.
En mai 1974, il accepte une nouvelle échéance à hauts risques : affronter l’invaincu Danny Lopez. Les deux hommes se connaissent bien puisqu’ils sont pensionnaires du même club (Ils se sont livrés à de furieux assauts en sparring). Favori du public, «Little Red » Lopez est une star populaire, alors que Chacon vit dans son ombre. Dans une archi-comble Sport’s Arena de Los Angeles, l’opposition sera sensationnelle ! Chacon triomphe à la 9ème reprise. Quatre mois plus tard, à 23 ans, Bobby conquiert le monde ! Il détruit le champion Wbc des plumes, Alfredo Marcano (également en 9 rounds).
Le jeune prodige devient irrésistible ! Son spectaculaire style et son gros cœur le transforme en attraction. Rien ne peut se refuser à lui : à commencer par le luxe et les dollars qui lui ont tant manqué... Impétueux, Bobby flambe sur Beverley Hill’s en Roll’s Royce, achète une villa où il organise des fêtes sans fin...
Pour évacuer les frustrations de sa vie « antérieure » (de paumé), son ordinaire bascule : bien loin des fondamentaux qui l’ont permis d’accéder si tôt au sommet… Qu’importe de ne plus aller aussi souvent en salle, puisque tout grâce à son talent semble si facile. Et pourquoi résister aux agréments de sa rémunération ? Après sa première défense en mars 1975 (où il pulvérise Jesus Estrada en moins de 5 minutes), les sollicitations s’accélèrent encore...
Sans même qu’il s’en aperçoive, la confusion dans ses priorités s’est immiscée : insensiblement, le « pretty Big Heroe » sue moins, crache moins de sang et souffre moins aux entraînements... Pourtant, impatient d’effacer son unique échec, il convie Ruben Castillo, titre mondial en jeu. Terrible méprise ! Accusant 4,5 kilos de trop deux semaines avant ces retrouvailles, Chacon se présente amoindri et déshydraté au soir du 20 juin 1975. Punit en 2 rounds, avant même qu’il n’ait appris la valeur d’un titre, le « SchoolBoy » paie cash ses excès.
En quête de rachat, l’idole déchue connaît 6 mois plus tard une autre désillusion ; battu aux points par Rafaël Limon à Mexicali. Enchaînant performance (telle en août 1977, devant Olivares) et revers (comme face à Arturo Léon trois mois après…) ; le fil d’or de sa destinée semble brisé… L’argent ne colle plus à flots et sa « Cour de champion » a désormais disparu.
A l’issue d’un enragé re-match face à Limon en avril 1979 (qui se conclut sur un nul), Valorie le supplie de stopper sa carrière. Ne croyant plus à ses chances de redevenir champion, elle souffre depuis des années, de cette vie à trois (la boxe et leur couple). Déprimée et consciente que les batailles qu’il livre régulièrement le détruisent physiquement et moralement (tel un « has been » alcoolique qui poursuit désespérément son passé glorieux) ; l’entêtement autodestructeur de son époux la ruine.
Néanmoins, alors même qu’il connaît de gros soucis de poids, Chacon décide de grimper dans la division supérieure pour défier en novembre 1979, l’incomparable roi des super-plumes, Alexis Arguello. Stoppé en sang, après un voyage au sol lors du 7ème round, une nouvelle fois, son intouchable rêve s’effondre... Pourtant, tel un drogué des rings, Bobby ne se consent pas à raccrocher. Trois mois plus tard, il remporte une violente belle devant Limon. Arguello monté en poids légers, une seconde occasion s’offre à lui. Au Showboat Hôtel de Las Vegas, Chacon défie le nouvel tenant Wbc, Cornélius Boza-Edwards.
Boza, l’ougandais. Né à Kampala (Ouganda) en mai 1956, orphelin adopté par un médecin britannique, Jack Edwards, « Boza » débute la natation à 10 ans mais s’oriente rapidement vers le noble art. Pris en main par George Francis, ex-manager de John Conteh et de Bunny Stirling, Cornélius réalise un beau parcours amateur puis passe « pro » en décembre 1976. Son apprentissage s’effectue aux quatre coins de la planète : De Zambie à Monte Carlo, de Londres à San Remo, le britannique enchaîne les succès (il ne connaît qu’une seule défaite en 28 combats).
Pourtant, sa carrière ne prend son réel envol que lors de ses débuts américains. En août 1980, sans titre en jeu, il affronte Alexis Arguello au Superstar Theatre d’Atlantic City. Défait lors du 8ème round, sa performance devant le maître nicaraguayen, lui ouvre sept mois plus tard les portes pour disputer le titre vacant. A Stockton, le longiligne gaucher s’empare de cette ceinture Wbc aux dépens de Rafaël Limon. Il devient le second champion du monde ougandais de l’histoire (après Ayub Kalule en 1979). Doté d’un physique exceptionnel (1m76 pour un super-plume, avec une musculature saillante..) et d’un « Fightin’ spirit made in London »», ses avantages en allonge, puissance et vitalité (de 4 années le cadet de Chacon) le placent favori de ce duel alléchant.
A tambour battant !
Sur le ring, alors que le champion froid et concentré, impressionne par sa plastique parfaite, assis calmement sur son tabouret, Bobby Chacon sourit aux rugissements de soutient et d’excitation du public à l’énoncé de son nom par le ring annonceur. Flatté et amusé par ce complice accueil (sorte de reconnaissance à ses incroyables luttes livrées), sa joie juvénile leur assure : « Ne vous en faites pas, vous allez en avoir encore pour votre argent ! ». Alors que certains boxeurs surjouent le rôle de durs et singent des attitudes pour effrayer… Le californien n’a pas besoin de cela. L’électricité est là : son simple sourire prédit de futurs moments sauvages.
Sous les « Bobby, Bobby !» scandés par ses fans, toujours réjoui lors du face à face, Chacon touche les gants de son opposant, sans animosité. Pourtant dès le coup de gong, la chasse débute ! En short noir, bien plus court, il tente de provoquer l’ouverture par ses jabs gauches. Très actif, sa garde aérée (visage en avant et mains basses) offre des occasions de contres.
Ce style « kamikaze » ultra agressif est en réalité un redoutable piège. Très résistant, doué d’une vitesse d’exécution stupéfiante et d’un bon coup d’œil, son habilité à emmener ses adversaires dans l’enfer d’une bagarre aux couteaux (vers l’épreuve de feu du « à toi à moi ») est diabolique. Au milieu du 3ème round, Chacon déclenche le farouche « mano à mano » ! Une dure gauche de Boza-Edwards touche pleine face. De vifs et secs directs sont échangés.
Au round suivant, Chacon lance ses bombes (crochets droits). La bagarre s’intensifie ! A plusieurs reprises des droites percutent le menton de l’ougandais qui répond présent dans cette brutale empoignade. Le 4ème acte est stupéfiant ! Sublime, sans le moindre accrochage, l’épreuve de force est engagée. Le 6ème débute sur une gauche qui fait partir en arrière la tête du boxeur d’Oroville. Les deux hommes extrêmement résistants et tenaces encaissent les missiles sauvages. Plus fort physiquement, Boza impose sa puissance. Il coince régulièrement l’américain dans les cordes. Le travail au corps de Chacon ne semble pas stopper son opposant.
Au 7ème il multiplie ses crochets, mais Boza-Edwards accentue le rythme. Ce dernier délivre de lourdes gauches qui éprouvent le challenger.. Brave et vaillant, le nez en sang, l’œil gauche abîmé, Bobby fait front… Mais manifestement, au jeu du défi physique, le champion (qui délivre plus de coups) prend le dessus.
La fin du 8ème est dure pour l’américain, Mais au 9ème, deux droites font trébucher Boza, proche du knock-down. Féroce reprise ! Les 10ème et 11ème sont autant acharnées. Les deux hommes frappent simultanément. En corps à corps, le gaucher africain délivre plus de coups et réussit peu à peu à asphyxier son challenger.
Au 12ème, ses courts uppercuts martèlent sans cesse. Coincé dans les cordes, Chacon réagit grâce à son instinct de guerrier, mais le combat devient très rude pour lui. Il subit le travail incessant en crochets fractionnés du « bûcheron ougandais ». Dans le 13ème, éprouvé et fatigué, Chacon finit encore péniblement. « Bobby, bobby » hurle le public. Mais à l’appel du 14ème, Joe Ponce retient son poulain en sang. Boza-Edwards reste le champion. L’illusion se brise irrémédiablement...
Le Tragique « Assez ! »
Alors même que ses proches croient que cet échec obligera Bobby à abdiquer… persuadé qu’il est passé proche de l’exploit, il analysera « j’ai été seulement un petit peu court, J’ai beaucoup appris de cette défaite. Je l’ai touché durement dans les premiers rounds et j’ai tenté de le mettre KO. Je me suis vidé… Désormais je serai plus réfléchi. Je reviendrai au plus haut niveau ».
En mars 1982, bouleversée par son insistance (ayant trop entendu « just one more fight ! »), Valorie Chacon se suicidera quelques jours avant un nouveau combat de son époux. Un drame humain bouleversant ! Une histoire d’amour qui opposait les arguments profonds de deux êtres : un boxeur passionné qui souhaite par son art donner le meilleur et une femme qui désire tant que le père de ses enfants cesse de se détruire et de s’investir à la quête de son inaccessible rêve. Une terrible collision de foi réciproque entre raison et passion…
Prévenu du drame dans son camp, Bobby retournera auprès de ses petits (nés en 1970, 1973 et 1975). Sa fille aînée l’étreindra : « Dad, we gotta be strong ». (Papa, nous devrons être forts). Deux jours plus tard, il remportera son 48ème succès.
Gloire et déchéance.
Sept ans après la perte de son titre, à sa troisième tentative, le 11 décembre 1982, Bobby Chacon triomphera de « Bazooka » Limon pour la ceinture Wbc des super-plumes. Mis au sol au 4ème et 10ème round, il survivra au plus sauvage championnat de l’histoire (élu combat de l’année 1982 pour The Ring Magazine).
En mai 1983, il retrouvera Boza-Edwards au Caesar's Palace, et rééditera un combat « hors norme » (qu’il remportera aux points). La même année, il accordera une touchante interview à Steve Farhood dans laquelle il répondra à la délicate question : « Bobby, pensez vous avoir continuer la boxe (alors que dès 1978 Valorie vous avait demandé d’arrêter) au détriment de votre mariage ? » :
- « Elle se sentait déprimée et m’avait évoqué son mal de vivre : après ma perte du titre mondial, avec les trois bébés, elle était tout le temps à la maison, comme emmurée, communiquant avec peu de gens… Quitter les rings sans s’accomplir m’était impossible : Quand vous vous engagez dans la boxe à 17 ans, c’est bien plus qu’une activité professionnelle. Comment lâcher quand, au fond de vous, vous ressentez ne pas totalement avoir exprimer ce que vous pouviez ? La boxe fait partie de moi.
C’est ce que Valorie détestait tant : cette énergie et ce temps consacré… Elle pensait sans doute que j’ai considéré ce sport plus qu’elle-même. Mais j’ai commencé cet acharnement passionnel par amour… Ce qui m’a attiré en Valorie, c’est de pouvoir lui offrir le meilleur. Et cela passait par ma réussite sur les rings».
« Souvent on s’aperçoit de ses erreurs quand on les a faites. J’ai commis les miennes. J’en suis conscient… jamais je n’aurai pensé qu’elle mettrait fin à ses jours ». «Aujourd’hui, je n’ai aucune colère envers elle, même si je me suis dit : regardes Valorie, tu avais tort ! Tu aurais du attendre… finalement, je suis à nouveau champion »…
Mais quelques mois plus tard, pour avoir refusé de défendre son titre face à Hector Camacho (pour 450 milles dollars « offerts » par Don King, alors qu’un autre promoteur lui proposait le triple…), Chacon sera destitué (!). Battu par le tenant Wba des Légers, le jeune italo new-yorkais, Ray Mancini, Bobby raccrochera (avec un palmarès de 59 victoires, 7 défaites et un nul) en Juin 1988 remportant ses 7 derniers combats (notamment devant les valeureux Freddie Roach, Rafael Solis ou Arturo Frias).
Malheureusement, les tristes prédictions de Valorie s’avèreront exactes. Le trouble et les drames continueront à traquer l’ex-guerrier qui livra les plus mémorables batailles d’une exceptionnelle décennie. Après avoir dilapidé l’ensemble de ses gains, il sera contraint de fouiller les poubelles, en quête de canette en aluminium, pour gagner quelques dollars.
En 1997, son fils Bobby Jr sera assassiné par un gang rival. Cruellement, dès ses 50 ans, il ne pourra plus évoquer ses glorieux exploits, souffrant de perte de mémoire, de désorientation et de troubles du langage. Introduit au Hall of Fame l’an passé, Hank Kaplan résume : « Bobby Chacon est un monument de détermination et d’honneur. Son immense coeur et son style en ont fait l'un des plus grands guerriers des rings. »
De son coté, Cornélius Boza-Edwards connaîtra également les affres d’un décès accidentel de son épouse. Après la perte inattendue de sa ceinture mondiale devant Rolando Navarrete en août 1981, et son revers face à Chacon, il échouera devant Rocky Lockridge, puis à deux reprises pour le titre Wbc des Légers (d’abord en septembre 1986 devant Hector Camacho aux points, puis au Zénith de Paris, en octobre 1987, devant José Luis Ramirez, date de son retrait).
Entraîneur à Las Vegas, et travaillant pour la Top Rank, (il s’occupe de Samuel Peter) son poulain favori (sorte de fils), le poids lourds Bradley Rone, décédera sur le ring dans ses bras en juillet 2003.