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En boxe, tout comme en musique, l’adage de Miles Davis selon lequel "il n’existe pas mille sorte de moments mais seulement deux : les grands et les autres" est une vérité. Chaque mois, Sebastien Boniface revisite un des combats qui par son intensité dramatique a marqué les esprits au delà des générations, un des combats qui ont fait l'histoire de la boxe...

IL Y A 45 ANS, PARET - GRIFFITH .

Le 1er avril 1961, pour le titre mondial des Welters, l’une des plus ardente rivalité de la boxe débute. Celle-ci oppose le cubain Benny "Kid" Paret au natif des Iles Vierges, Emile Griffith. Une dramatique page de l'histoire des rings.

Duel d’exilés des Caraïbes
Né en mars 1937 à Santa Clara de Cuba, Bernardo Paret monte sur un ring, comme tant de gosses de cette île, pour fuir la pauvreté des années pré-Castro. Dès l’âge de 15 ans, le « Kid » est l’un des deux meilleurs pugilistes de son pays. L’unique à lui contester le premier rôle se nomme Luis Manuel Rodriguez. Le "combat du siècle à La Havane " entre ces deux welters se déroulent en mai 1958. Au terme de dix rounds enragés, Rodriguez triomphe aux points. Sept mois plus tard, une seconde bataille confirme ce verdict. Le champion du monde, le dominicain Don Jordan, instable à cause de son addiction à l’alcool et aux drogues, dérange de plus en plus ses propres protecteurs : les organisateurs "mafieux" de Miami. Ceux-ci pensent "l’offrir" à la classe de Luis Manuel Rodriguez. Mais ce dernier refuse la proposition qui lui impose de consentir la moitié de ses futurs revenus.
Jeune père, Benny Paret qui combat souvent pour des miettes, accepte le deal. A 23 ans, le 27 mai 1960 à Las Vegas, l’ancien coupeur de canne à sucre défait Jordan en 15 rounds et s’empare du titre. Après une défense face à l’argentin Fédérico Thompson et quelques durs combats sans titre (dont deux défaites devant Denny Moyer et Gaspar Ortega), le nouvel souverain des mi-moyens reçoit le défi d’un challenger (d’un an son cadet) originaire des îles vierges : Emile Griffith.

Né à St Thomas en février 1938, ce dernier débarque à N.Y. dès 11 ans en compagnie de sa mère. Il travaille dans une boutique de chapeau féminin où le directeur, Howard Albert, ancien pugiliste amateur, détecte son extraordinaire potentiel physique. "Taillé en V", le môme possède d'énormes bras et des épaules imposantes. Sa musculature convainc son patron de le présenter à l’un des meilleurs entraîneurs de la ville : le légendaire Gil Clancy. Alors que le gamin n’aime pas donner des coups, Clancy et Albert se persuadent des aptitudes de ce "diamant brut".
En quelques mois, sa progression météorique leur donne raison. Le souriant et poli jeune homme accède à la finale des golden gloves de N.Y. L’année suivante à 20 ans, il triomphe du prestigieux tournoi puis se pare du titre national amateur. En juin 1958, Emile passe pro. Mais durant les trois années suivantes, Clancy peaufine son joyau pour le faire gravir progressivement les étapes. Battu à deux reprises sur des décisions discutables (notamment par Denny Moyer), Griffith obtient sa chance mondiale pour son 25ème combat.

Du rêve américain à la rancœur du Madison !
Sur la plage de Miami, à la fin du 12ème round, "Kid" Paret mène sur les cartes des juges. Il ne reste que neuf minutes de cette âpre rixe, mais dans le coin, furieux, Clancy gronde. « It’s now or never !» (C’est maintenant ou jamais !). Excédé par l’attentisme de son poulain, le mythique entraîneur se permet même de lui mettre une claque pour le faire réagir. « Do you understand ? It’s Now !». Une minute plus tard, un stupéfiant crochet gauche suivi d’une puissante droite électrocute le cubain. A 23 ans, Griffith conquiert la convoitée ceinture des Welters. Fou de joie, il pleure et saute tel un cabri, en bondit même sur l’arbitre (!)… et se retrouve sur les fesses…
Montée sur le ring, son imposante maman l’embrasse longuement. Leur rêve américain se concrétise à Miami. Gentleman, le gamin n’omet pas d’aller consoler sa victime. Pourtant, la genèse d’un effrayant antagonisme entre les deux hommes s’amorce. Amer de s’être fait cueillir alors qu’il dominait, Paret ne parle que de retrouvailles...

Cinq mois plus tard, le 30 septembre 1961, la revanche se déroule au Madison de N.Y. Cette fois, le combat va au terme des 15 rounds. La décision est partagée. "Kid" Paret est déclaré vainqueur. Choqué et persuadé d’avoir gagné, Griffith n’en croit pas ses yeux. Et même, s’il trouve le fair-play de féliciter son rival, Griffith n’oublie pas les mots déplacés de ce dernier...

Les mots de trop...
Le re-match est inévitable. Si Griffith se contente de trois succès sans prestige pour s’y préparer ; le cubain défie en décembre 1961, le seigneur des Moyens, Gene Fullmer. Terrible erreur ! La " brute" américaine inflige au transfuge des Welters une horrible correction. Malgré cela, à peine trois mois plus tard, sous l’exigence économique de son manager, Manuel Alfraro, Paret retrouve Griffith au Madison. Ce troisième acte est un événement : la retransmission en direct dans le populaire rendez-vous hebdomadaire "Friday Night Fights" sur le réseau national ce samedi 2 mars 1962 est une première télévisuelle...

Désormais, le "mauvais sang" boue entre les deux hommes. Griffith avertit « S’il se permet de dire n’importe quoi avant ce combat, Je l’assomme ! ». Mais comme lors de la pesée de leur précédent affrontement, se tortillant derrière lui, roucoulant et déhanchant son corps, Paret provoque : « Maricon, I’m going to get you and your husband » (Hey Pédale, je vais te corriger toi et ton époux !). Des bruits de couloir avaient certes circulé sur la sexualité du new-yorkais, mais personne n’avait osé le traiter ainsi. Dans le contexte si intolérant du début des années 60 (où l’homosexualité était considérée comme une maladie mentale) seuls quelques écrivains tels Allen Ginsberg ou James Baldwin étaient identifiés homo dans les médias américains. Griffith qui a toujours écarté les questions sur sa vie privée, reçoit ces insultes de plein fouet. Au-delà du jeu habituel de la provocation, ces mots de son ennemi familier transgresse les limites du respect. Le tabou sur l’homosexualité dans le sport est tel, surtout dans la boxe (qui porte tant en elle le culte du machisme) que rien ne semble plus en désaccord avec l’image d’un boxeur…

L’horreur en direct !
Dans leur couleur habituelle (Paret en short blanc, son challenger en noir), dès les premiers échanges, les deux mi-moyens se livrent une nouvelle dantesque réplique. Au 6ème round, sur un énorme contre du gauche, Paret met knock-down son adversaire. Sévèrement éprouvé, celui-ci ne doit son salut qu’au coup de gong. Provocateur, le cubain met sa main à sa hanche et lui adresse un baiser moqueur… Toutefois, Griffith revient fort au round suivant… Au 12ème soudain, il touche d’un crochet puis enchaîne. Le new-yorkais mitraille son opposant dans un coin. Sa colère le transforme en bourreau acharné. KO debout, Paret subit l’assaut féroce sans défense. Ces onze secondes semblent interminables ! 29 coups (dont onze uppercuts) fusillent Paret.


Terrifiant ! Ce furieux orage se couple à une condamnable inaction de l’expérimenté arbitre, Ruby Goldstein. Incapable d’intervenir à temps, les derniers instants paraissent criminels. Enfin stoppé, les bras de Paret accrochés aux cordes maintiennent son corps inerte. Des millions d’américains vivent l’horreur en direct. Tandis que Griffith semble inconscient de ce qui se joue de l’autre coté du ring (« Je suis très fier de redevenir le champion. J’espère que Paret se sentira bien »), son défoulement sauvage sera fatal. Transporté en civière, Paret sombrera dans le coma et décèdera dix jours plus tard de ses blessures.

Irréversible
Le premier live sur le réseau national se conclut sur une tragédie. La boxe inaugure funestement son grand rendez vous télévisuel. Jamais un combat ne suscitera autant de débats dans l’opinion publique. Une tollé générale pour bannir ce sport conduira à la constitution d’une commission de sept membres (désignés par le gouverneur Nelson Rockefeller) afin d’examiner les circonstances du drame. L’hésitation de l’arbitre (qui venait de surmonter une crise cardiaque) sera mise en cause, les ravages de la punition infligée quelques semaines plus tôt par Fullmer et le manque d’examen médical également ; le peu de scrupules du manager (Manuel Alfraro) sera sacralisé ; certains médias racoleurs insistèrent sur le contexte homophobe, titrant à leur Une «Griffith a tué l’homme qui l’a insulté !».

Dévasté par ce drame humain, ce boxeur si charmant à l’âme douce, qui détestait tant frapper, confiera : « Je n’ai jamais voulu blesser Benny Paret. Je désire ne plus pratiquer ce sport ». A 25 ans, son rêve américain éclate brutalement… Pourtant, seize semaines plus tard, soutenu par ses proches, Griffith retrouvera le chemin du ring face à Ralph Dupas. Mais comme l’homme, le boxeur ne sera jamais plus le même. Chaque fois qu’il bloquera un adversaire dans un coin, il le laissera s’échapper... et admettra des années plus tard : « J’étais tellement effrayé de re-blesser quelqu'un, que je me tenais toujours en arrière, évitant tout transfert du poids, toute efficacité dans mes coups ».

Pourtant, considéré comme l’un des plus grands Welters de tous les temps, introduit en 1990 au sein du « Hall of Fame », son nom est gravé en lettres d’or sur les murs de la mecque de la boxe. « The Cat » (le chat) décrochera à cinq reprises un titre mondial chez les Welters puis les Moyens. En 112 combats, il ne sera arrêté avant la limite que deux fois (par Rubin Carter en décembre 1963 et par Carlos Monzon en septembre 1971). Pour sa dernière tentative mondiale en juin 1973, beaucoup l’ont vu dominé l’incomparable argentin aux points à Monaco. Emile Griffith est toujours le recordman du nombre de rounds mondiaux disputés dans l’histoire *** : 315 rounds (soit 69 et 55 de plus que respectivement Ali et Robinson !). Il raccrochera définitivement en juillet 1977 après 19 ans de carrière *.

" Ring of Fire "
Auteurs du magnifique documentaire ("Ring of Fire"), Ron Berger et Dan Flores (deux gamins qui ont assisté à ce drame en direct devant leur écran) souligent : « Ce drame a été un moment majeur de l’histoire télévisuelle et du sport américain. Une page indélébile qui choqua toute une génération, aussi fortement que l’assassinat de John Kennedy, un an plus tard ». Evitant les méandres d'un énième reportage sur la cruauté de ce sport, ce document délivre un touchant portrait d’un homme hanté par une tragédie **. Battu à mort en 1979 par un groupe d’hommes à la sortie d’un bar gay, Emile Griffith ne fera jamais son « comin’ out ». Désormais amoindri physiquement, le quintuple ex-champion vit dans le quartier du Queen à N.Y., où il aide des sans abris et des gosses déshérités.

* La liste des opposants d'Emile Griffith (tels Rubin Carter, Florentino Fernandez, Luis M. Gonzalez, José Napolès, Ernie Lopez, Tom Bogs, Kid Paret, Don Fullmer, Dave Charnley (le Cerdan noir), Willie Toweel, Dick Tiger, Joey Archer, Nino Benvenutti, Carlos Monzon, Alan Minter, E. Dagge, Benny Briscoe, Vito Antuofermo, Tony Mundine, Max Cohen, ou J.C. Bouttier), témoigne de son prestige.

** Deux scènes dans " Ring of Fire" tentent d'apaiser le sentiment de culpabilité qui hante Emile Griffith.
- Une interview de Gene Fullmer : « Paret était un guerrier. Je n’ai jamais frappé quiconque avec des coups si dévastateurs. Cela a duré 10 rounds : une vraie folie ! Aucun manager sensé n’aurait du laisser re-combattre si tôt un poulain après une telle absorption de violence !».
- Enfin l’émouvante rencontre entre l’ex-champion et Benny Paret Junior, le fils de sa victime (âgé de deux ans au moment du drame).

*** Griffith est le recordman des "temps modernes", car George Dixon, champion des plumes de 1890 à 1899, en comptabilise plus (comme les combats duraient jusqu'à 75 rounds parfois).
"

Sebastien Boniface, le 02 Avril 2006


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