En boxe, tout comme en musique, l’adage de Miles Davis selon lequel "il n’existe pas mille sorte de moments mais seulement deux : les grands et les autres" est une vérité. Chaque mois, Sebastien Boniface revisite un des combats qui par son intensité dramatique a marqué les esprits au delà des générations, un des combats qui ont fait l'histoire de la boxe...
IL Y A 30 ANS : FOREMAN - LYLE.
Le 24 janvier 1976, au Caesar’s Palace de las Vegas, George Foreman effectue son come-back après quinze mois d’absence : un retour délicat, titre vacant nord-américain en jeu, face à son compatriote Ron Lyle, le robuste puncheur du Colorado.
Retour risqué Après quelques exhibitions durant l’année 1975, le monstre que l’on croyait invincible, « Big » George Foreman remonte enfin sur un ring. Ruiné psychologiquement par son naufrage Zaïrois d’octobre 1974, accablé par la perte de son titre mondial au profit de Muhammad Ali, à 27 ans, l’ ex-médaillé d’or de Mexico espère un retour gagnant afin d’obtenir une revanche face au « Greatest ». King lui propose le titre NABF en guise d’éliminatoire mondial contre une autre victime d’Ali : Ron Lyle. Un choc entre montagnes surpuissantes !
L’ex-taulard de Denvers Né à Dayton en février 1941, Lyle débute sa carrière professionnelle tardivement (à l’âge de 30 ans !) après 7 années et demi en prison (où il apprend le noble art). Durant ses vingt premiers mois sur les rings, il enchaîne 19 succès (17 avant la limite) notamment sur des adversaires classés dans le Top vingt : Manuel Ramos, Vincente Rondon ou Buster Mathis. Son premier revers aux points intervient en février 1973 au Madison Square Garden de NY, face à Jerry Quarry. Néanmoins, Lyle reprend son ascension devant Jurgen Blin, Oscar Bonavena puis l’ex champion WBC, Jimmy Ellis.
A nouveau défait au pointage par l’excellent Jimmy Young, il obtient pourtant une opportunité mondiale. En mai 1975, au Convention Center de Las Vegas, Muhammad Ali pense reproduire sa « Rope-a-Doped » tactique devant cet adversaire aux qualités physiques proches de Foreman. Mais à la différence de ce dernier, Lyle ne tombe pas dans le piège, forçant Ali à boxer au centre du ring. Durant 10 rounds menés sur un rythme lent, le challenger tient la « dragée haute » au médiatique champion. Mais lors du 11ème, il se fait cueillir et capitule, un genou à terre. Toujours avide de s’opposer aux meilleurs combattants du moment, en septembre 1975, Le coriace de Denvers accepte un duel contre le frappeur, Ernie Shavers. Mis au sol au second round pour la première fois de sa vie, Ron Lyle renverse cette guerre insensée au 6ème.
Duel de déménageurs L’excellent calibre de cet adversaire affirme le risque accepté par Foreman pour retrouver les sommets au plus vite. Pour beaucoup, si l’ex champion a perdu de son mythe au pied d’Ali à Kinshasha, Lyle représente surtout une vraie menace athlétique : trés âpre (trop ?) pour un combat de retour. Puisque Lyle possède une solide mâchoire et une conséquente force de frappe.
En fait, « L’immuable objet » (comme le surnomme The Ring Magazine) accepte également un réel test : Sera-t-il assez costaud pour contrer « Big » George à son propre jeu du défi physique ? Face à face sur le ring du Caesar’s Palace, les deux monstres impressionnent l’assistance qui épie toutes attitudes du roi déchu. Ken Norton, commentateur d’un soir pour la chaîne ABC atteste : "Impassible, George semble plus terrifiant que jamais …". Mais dans le coin adverse, Lyle en culotte blanche, paraît tout autant cuirassé pour cette collision qui s’annonce bestiale.
Stupéfiant
Dès le coup de gong, même si Lyle danse habilement autour d’un Foreman campé au centre du ring, une impression de puissance se dégage de tous les échanges. Foreman lance ses lourds directs mais soudain, l’ex-bagnard du Colorado touche d’une énorme droite. Le ton est donné ! Foreman rompt vers les cordes et rejoint son coin, légérement ébranlé. Incontestablement, Lyle remporte ce premier acte.
Mais au round suivant, « Big » George multiplie ses directs et place plusieurs dures droites. Les deux hommes ne sont pas là pour plaisanter ! Lyle subit l’orage mais resiste… Quel combat, le public est déjà en transe face aux coups de bûcherons que s’échangent les deux monstres.
Troisième reprise : Foreman augmente encore sa pression. Lyle reste dans un coin tout au long de la reprise. Au fil des secondes, l’affrontement monte encore en intensité. Soudain, Foreman pique au corps ! Son opposant se plie mais n’abdique pas… Le round suivant sera inouï ! Ron Lyle secoue son rival d’une grosse droite. Il enchaîne des deux mains. "Foreman is down !"
Sèvèrement touché, le phénomène se relève tout de suite : compté debout huit. Lyle se jette sur lui. Mais George trouve son salue grâce à des accrochages salvateurs. Les coups échangés sont terribles…
Foreman lance ses lourds crochets pour survivre… Lyle lance ses bombes pour en finir. Soudain, une vive combinaison gauche-droite percute Lyle qui tombe à terre. Il repart mais coincé dans les cordes, Foreman le frappe pour l’achever à son tour… Foreman martèle sept crochets gauches sans réplique… mais, Lyle ne bronche pas. Le combat devient fou, sorti des cordes, c’est au tour de Lyle d’insister. Un dur crochet gauche, suivi d’un uppercut secouent à nouveau Foreman. Les deux hommes se cognent, mais un terrifiant crochet gauche encaissé de plein fouet foudroie l’ex champion.
Terrible ! Le Texan tombe violemment le visage au sol. George est KO ! L’impensable vient de se produire. Foreman a loupé sa rentrée... C’est la fin de sa carrière... Qu’importe le décompte, les regards se fixent sur son visage contre le tapis… Mais, l’irréel se réalise alors. George trouve, on ne sait pas où, grâce à un incroyable instinct de survie qui lui avait fait tant défaut à Kinsasha, les ressources pour se relever. Sauvé par le gong, il chancelle vers son coin… Une minute de repos seulement. Aura-t-il récupéré d’un tel knock-down ?
Anthologique
Alors que la télévision américaine en direct en perd le son ! (en réalité suite à des orages) Lyle revient au milieu du ring, pour terminer son oeuvre. Mais l’incroyable intensité du 4ème round a éprouvé les hommes, usés comme s’ils venaient de livrer vingt rounds.
La force physique de Foreman lui permet d’avancer. Mais alors qu’il semble avoir repris le dessus, un autre contre du gauche et une sournoise droite l’ébranle à nouveau. Quelle guerre absolue ! Des meurtrières droites touchent de part et d’autres. Les deux hommes paraissent en chêne massif : inébranlables ! Un nouveau crochet gauche de Lyle le fait tituber encore... Mais George a compris : Pour ne pas perdre, il faut continuer à frapper sans cesse. Les deux hommes se contrent de plein fouet. Tous ces coups ont le bruit du tonnerre ! Il ne reste qu’une minute dans cet incroyable round, Foreman déclenche ses jabs en piston puis une combinaison vicieuse de 4 coups. Il poursuit et coince Lyle, éprouvé, dans les cordes.
Soulé de coups, sans défense, ce dernier devient un "punching-bag humain". Foreman continue son fractionné : dix coups plus tard, Le « Roc du Colorado » s’écroule ; KO définitivement, laminé, détruit au 5ème round d’une guerre épique.
Le Combat du siècle en poids Lourds ? Quinze minutes d'anthologie, et probablement l’un des plus insensés combats de l’histoire ! Elu « combat de l’année 1976 » par The Ring, cette brutale rixe sans concession dépassa l’entendement de la raison. Durement mis au sol à deux reprises, George Foreman surmonta par sa volonté, sa détermination et sa force, le « traquenard Ron Lyle ».
Celui-ci ne connaîtra jamais plus d’autres heures de gloire. La “Bible de la Boxe” le classera dans le top 15 des poids lourds des « si riches » années 70. Aujourd’hui, repenti de ses erreurs de jeunesse, Dirigeant un centre de formation pour les adolescents en difficulté, The Cox – Lyle community Center (1), Ron est un exemple d’intégrité morale et sportive pour tous ces jeunes en quête de repères. Il usa de tout son poids pour obtenir du Congrès une résolution de pardon Présidentiel pour Jack Johnson.
Dans sa propre quête de rédemption, si Foreman enchaîna sur un nouveau succès aux dépens de Joe Frazier, il échouera l’année suivante aux points devant Jimmy Young. Un revers qui le poussa à se retirer des rings. Il entamera un come-back (10 ans plus en mars 1987) et redeviendra champion en novembre 1994 à l’âge de 45 ans.
(1) En mémoire de Greg Cox, un de ses jeunes fans, né en 1963 à Colorado Springs et décédé à la suite d’un accident de voiture, Ron Lyle réalise son rêve de créer un centre de formation à Denver pour les adolescents difficiles (avec au programme, des combats de boxe amateurs).