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En boxe, tout comme en musique, l’adage de Miles Davis selon lequel "il n’existe pas mille sorte de moments mais seulement deux : les grands et les autres" est une vérité. Chaque mois, Sebastien Boniface revisite un des combats qui par son intensité dramatique a marqué les esprits au delà des générations, un des combats qui ont fait l'histoire de la boxe...

IL Y A 30 ANS, MONZON - TONNA

Le 13 décembre 1975, tout fraîchement reconvertit dans l’organisation, Jean-Claude Bouttier propose au public parisien un duel entre son ancien double vainqueur, Carlos Monzon, champion WBA des moyens, et le tenant européen, le marseillais Gratien Tonna.

Choc de terreurs
Pour sa 12ème défense mondiale, Carlos Monzon débarque, le 2 décembre 1975, à nouveau dans la capitale Française. Souriant et sûr de sa force, accompagné de sa suite habituelle (Tito Lectoure et Amilcar Brusa en tête), « El Macho » ne connaît rien de son prétendant. Pourtant, ce dernier, champion européen en titre, a déjà disputé la couronne WBC un an plus tôt.
Son nom : Gratien Tonna, un dur frappeur marseillais. Tel Robert Charron en son temps, Tonna est un individu fantasque. Capable du pire comme du meilleur, il peut "descendre" n’importe qui en quelques coups. Qu’importe cette réputation, le vainqueur de Griffith, Mudine, Briscoe ou Napoles en a vu d’autres ! Cinq ans après son sacre romain, Monzon accepte cette bourse de cent vingt mille dollars, pour s'opposer à cet adversaire aux troublantes similitudes…

D’un même moule

Ténébreux, cheveux couleur encre et teint basané, Gratien Tonna présente une ressemblance physique certaine avec le champion. Il partage également la même efficacité redoutable entre les cordes.

Car si Monzon a remporté 47 ses 84 succès par KO, depuis six années, seuls Briscoe, Griffith et Bouttier ont réussit à tenir la distance. Tonna c'est 81% de succès avant la limite ! Bien plus que par la foudre de leurs poings, ces deux hommes ont connu un parcours de vie parralèlle, qui les mena à enfiler les cuirs.


Né en 1942, Carlos Monzon, gamin chétif des ruelles de Santa Fé, connut la misère des quartiers de la Gran China : terrible école de violence. Dès l’âge de 6 ans, vendeur de journaux puis cireur de chaussures, le futur roi des Moyens ne connut que ce quotidien en guise d’éducation. De 7 années son cadet, l’enfance de Tonna n’eut rien à envier à celle de l’argentin en âpreté. Né à Tunis, le jeune sicilo–maltais débarque en compagnie de sa mère, dans la cité phocéenne, avec une valise en guise de fortune. N’ayant jamais été à l’école, mentant sur son âge, il travaille comme docker au Cours Julien. Grâce à son dur labeur, le môme se sculpte une impressionnante musculature naturelle. A l'instar de Monzon (avec Brusa), l’adolescent qui a débuté la boxe chez Hadj Tijani, se passionnera pour le noble art, grâce à une rencontre, celle d’Antoine Micelli, le vieux manager atypique qui deviendra son père adoptif.

Le minot adore une chose plus que tout : frapper de toutes ses forces au sac durant des heures. Comme l’argentin, il n’obéit qu’à son instinct animal. De Rome à Paris, depuis ses débuts professionnels en décembre 1970, malgré sa boxe rudimentaire, le médiocre technicien marseillais gravit les étapes et impressionne par sa puissance hors norme. Champion de France en février 1974 contre Fabio Bettini, il obtient, en novembre, une chance mondiale WBC grâce au travail de son manager Marcellin Martin.
Au Parc des expositions de Paris, le jeune français secoue durement le colombien, Rodrigo Valdez avant de céder, lors du 11ème... sévèrement marqué, arcades et pommettes coupées.

Impressionnés et Sceptiques
Mais même paré du titre européen conquit à Monaco en mai dernier aux dépens du britannique Kevin Finnegan, le tombeur de Bouttier, le mythe Monzon est tel, que peu croient réellement aux chances du français. Si la télévision américaine achète l’événement en direct, la presse tricolore perplexe, se permet même de douter du sérieux de sa préparation.
Pourtant, fidèle à ses habitudes, le challenger est retourné à Gênes chez Rocco Agostino, mentor de l’ex-tenant WBC des super légers, Bruno Arcari. Pour sa seconde organisation mondiale, un mois après celle organisée pour le titre WBC des super welters entre O’Bed et De Oliviera, Bouttier met le paquet ! Sur ce même site du "nouvel hippodrome" de la Porte de Pantin, il dresse un chapiteau géant pour accueillir l’événement. Mais, si le tout Paris s’empresse à réserver ses places… c’est bien pour contempler la légende latine en chair et en os, bien plus que pour espérer assiter à un exploit…

Un regard noir
La vieille du rendez-vous, en direct, à la fin du journal télévisé de TF1, Pierre Cangioni reçoit les deux rivaux, accompagnés du célèbre néo-promoteur. Avec son jeune fils de 9 ans, Abel, sur les genoux, Monzon apparaît à l’aise dans cet exercice médiatique. Sur la demande complice du journaliste, afin d’accroître l’attrait promotionnel du combat, le champion joue le jeu de la provocation à l’américaine. «Tonna a de grosses lèvres charnues, on dirait un égout ! C’est là que je vais frapper».
Traduits, ces mots, dont Tonna n’a pas saisi le caractère théâtral, touchent son honneur. Vexé, Gratien se tourne vers son futur adversaire proche de quelques centimètres et lui jette un regard noir d’une dureté et d’une profondeur insensée. Effrayant !
Gêné, avec son petit en ligne directe, Monzon comprend immédiatement la bévue. Il se souvient comme devant un miroir, que cinq années plus tôt, face aux moqueries de Nino Benvenutti, il avait réagit exactement de la même façon. Monzon comprend la nécessité de désamorcer ce challenger qui par sa sauvagerie spontanée lui ressemble tant… Il glisse un clin d’œil, et lui sourit… La promotion sulfureuse désirée tourne court… Monzon mesure en quelques secondes, la nature réelle de son nouveau challenge.

Les mains de pierre marseillaises
Tous deux en short noir avec des bandes rouges, Monzon et Tonna ressemblent encore plus à de faux jumeaux. Plus musculeux et moins longiligne, Tonna est plus court de 5 cms pourtant... Après un face à face terrible, c'est heure de vérité. Dans son style si adapté à sa morphologie, le champion recule sans fuir afin que Tonna s’empale sur ses précis et secs jabs. Le Français, à l’instar des précédents adversaires, est obligé d’avancer, face à cette allonge vénéneuse qui se déplie sans cesse tout en reculant.

Cette boxe singulière d’ "El Macho" que certains jugent primaire, est diabolique. Elle a déréglé par sa précision et sa violence, les belles facultés techniques des Benvenutti, Griffith ou encore Boutier. Face aux longs directs et remises en contre, un peu attentiste, Tonna parait noué.
Mais soudain, il se lance dans une fougueuse attaque. Ses coups violents sentent une virilité bestiale sans égal... Un brutal cross du gauche atteint le front de l'argentin ! "Il y est !" Ce coup d’assommoir transmet un frisson à toute la foule. Monzon s’accroche pour éviter une furieuse et rude série de crochets. Avec sa rage de détruire, Tonna bouscule encore... Mais grâce à son métier, le champion parvient à canaliser le volcan. Fin du round : le challenger tape sur l’épaule de Monzon comme pour lui montrer « Je suis là ! ».


Second acte : bien plus compact et puissant, Tonna mis en confiance maintient son agression. Soudain une lourde droite fait encore mouche ! Monzon évite le pire dans les cordes. Un doute parcourt alors l’assistance : « Et si Tonna descendait Monzon ? ». Le challenger se déchaîne : l’affrontement devient âpre. Avec une puérilité étonnante, par trois fois, il se permet de provoquer, les lèvres en avant, en réponse aux mots de la vieille…
Tonna veut la guerre. Mais lors des deux rounds suivants, Monzon malin embrouille sa volonté de détruire. Malgré ses attaques surpuissantes parfois brouillonnes , Tonna manque de précision. Et même derrière sa garde haute, se désaxeant un peu moins bien au fil des minutes, quelques contres le sanctionnent de plein fouet.

Un goût de revenez-y
Il reste que 50 secondes avant la fin du 5ème. Sur une attaque du français emporté par son élan, Monzon lance un lourde droite qui arrive derrière l’oreille. Tonna s’écroule ! A genou, face à terre, les premiers rangs le supplient de se relèver…
Mais roublard, ce dernier croit tenir le bon plan. En effet, il pense que l’arbitre va sanctionner le geste par une disqualification. Tel un enfant victime de sa tentation, découvert les poches pleines de friandises volées, Tonna se relève alors que l’arbitre, W. Schmidt, prononce le knock-out. "Le Cobra de Santa Fé" conserve son titre !

Avec un sourire qui dénonce la préméditation, Tonna conteste la régularité de ce coup. Il a certainement raison. Mais quelle intention peu honorable l’a nourrit à simuler cette impossibilité de rependre le combat ? L’image de la boxe magnifiée de fair-play et de courage, vole en éclats… avec une odeur de déjà vu insoutenable, puisqu'un an auparavant, devant Rodrigo Valdez, Tonna s’était déjà laissé compter, afin de jouer la disqualification, après avoir été frappé à la nuque lors d’un break.

Le virage d'une vie
Donnant raison à ses détracteurs, vaincu sans panache, Tonna avouera (désarmant de naïveté) dans ses vestiaires "Une telle occasion ne se rate pas ! Mais je comprends que tout le monde soit en droit de me critiquer pour mon attitude. La presse en particulier, c’est son métier…"
Gratien "la terreur" vient de louper son second rendez-vous avec la gloire... Le Dernier. Car doté d’un punch foudroyant, Tonna interrompra sa carrière en février 1980, à la suite de son échec aux points contre Kevin Finnegan. Au lieu de remplir son palmarès de lignes prestigieuses, après de multiples soucis personnels qui remplirent son casier judicière, il échouera dans sa tentative de come-back en 1984, démontrant qu’on ne peut pas être et avoir été.

Travailleur et généreux, ses guerres contre Cohen, Matéo, Bettini ou encore Minter, ainsi que l’engouement que ses mains de pierrre suscitèrent, laissent le goût d'une carrière non accomplie.
Carlos Monzon, livrera deux derniers championnats afin de réunifier le titre devant Rodrigo Valdez. Son record de quatorze défenses consécutives chez les poids Moyens, et son invincibilité (81 combats d’ octobre 1964 à juillet 1977, date de son retrait) resteront à jamais légendaires.

Sebastien Boniface, le 12 Décembre 2005


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