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En boxe, tout comme en musique, l’adage de Miles Davis selon lequel "il n’existe pas mille sorte de moments mais seulement deux : les grands et les autres" est une vérité. Chaque mois, Sebastien Boniface revisite un des combats qui par son intensité dramatique a marqué les esprits au delà des générations, un des combats qui ont fait l'histoire de la boxe...

IL Y A 25 ANS, DURAN - LEONARD II

Le 25 novembre 1980, dans l'immense Super Dôme de la Nouvelle-Orléans, où 35.000 personnes ont pris place, Roberto Duran accorde un re-match à Sugar Ray Leonard, pour le titre WBC des Welters.

22 semaines plus tard
Les larmes versées par Sugar à Montréal ont tout juste eut le temps de sécher après la cruelle désillusion infligée par les "mains de pierre" du roi des légers. Des dizaines de fois, le "Golden Boy" a visionné les images de son échec. Il a cerné ses péchés d'orgueil, battu au "jeu de la guerre". Pourtant, malgré sa préparation de damné pour cette revanche, les pronostics naguères favorables à sa virtuosité, penchent solidement pour la force destructrice du Panaméen, même si on l’annonce avec un excédent de poids de six kilos, près d'un mois avant ce nouveau rendez-vous.

Sa haine congénitale envers l'américain s'est désormais transformée en extraordinaire arrogance. "Il n'y a qu'une seule légende des rings, c'est moi ! Leonard ne l'a pas compris ?". Toujours invaincu en championnats du monde (depuis 1972, il a enchaîné 14 succès), son nouveau sacre l'a introduit dans le cercle des légendes. Avant lui, seuls Barney Ross en mai 1934, puis Henry Armstrong en juillet 1938 ont été sacré dans les deux prestigieuses divisions des poids légers et Welters.

Dos au mur
Pour cette revanche, Duran empoche huit millions de dollars, contre "seulement" six à Leonard. Le jeune américain sait qu'il n'a pas le droit à un second échec sous peine de rompre le fil doré de sa carrière. La pression sur ses épaules est énorme. Quatre années après sa finale olympique, ce rendez vous est le plus décisif de sa vie.
Vainqueur, il effacerait son échec de Montréal, mais battu, il rejoindra la longue liste des grands espoirs ayant échoué dans les rangs professionnels. Entouré de son clan dont Angelo Dundee, Léonard parcourt lentement, le visage presque noué par l’enjeu, le long chemin vers le ring. Dans son peignoir noir, l’ange semble s’être mué en démons. Et alors même que le challenger n’est pas arrivé aux abords du ring, la "meute" panaméenne, sur un pas endiablé, fait également son apparition dans la foule. Duran respire l’assurance invulnérable et arrogante d’un champion sûr de son fait.

Ray Charles donna le ton
Sous les caméras d’ABC, Ray Charles marque l’importance de l’événement par une interprétation sublime de "Sweet America" qui détend son compatriote, désormais, tout sourrire sur l’hymne soul qui lui transmet déjà l’envie de danser. Incontestablement, Duran semble (vis-à-vis du corps sculptural du challenger), moins affûté qu’à Montréal. Son regard fixe les deux Ray, mais ne semble pas aussi haineux et sombre que cinq mois auparavant.
Si le public de Montréal n’avait pas hué l’annonce de l’ex-souverain incontesté des légers, celui de la Nouvelle Orléans marque son soutient absolue à son chouchou pour ce moment si crucial.

Insaisissable
Campé au centre du ring, Duran, dès le premier coup de gong, entame sa chasse. Il cherche à cadrer, mais cette fois, Léonard échaudé n’accepte pas le combat à mi distance, et utilise sa mobilité pour danser autour des mains de pierre, telle une ombre.
Duran tente progressivement d’augmenter sa pression, mais rien n’y fait, Léonard se dégage de toutes les situations dangereuses grâce à sa vista et sa vitesse. Jamais statique, sans cesse en mouvement sur la pointe des pieds, il touche en jabs et réussit deux belles droites.
Seconde reprise : alors que Duran réussit enfin à coincer un instant Léonard dans les cordes, c’est lui qui se fait contrer d’un terrible crochet droit. Ce coup le met dans une colère noire. Il tente d’imposer la guerre, lance des coups d’une furie absolue. Mais Léonard sans mal, se dégage encore de la pression. Au round suivant, Léonard esquive les lourdes droites avec une facilité déconcertante et sanctionne encore le panaméen de crochets gauches en contre diaboliques.
Soudain, enfin !!! Duran touche d’une dure droite le visage de Léonard. Mais celui-ci réplique et ne commet pas l’erreur de rester à la distance préférée de son adversaire. La fin du round est une terrible bataille. La pression du champion arrive enfin à imposer quelques rixes dans les cordes, mais la vitesse de l’américain fait également la différence.

Au 4ème round, Léonard reste toujours aussi insaisissable. Quelle différence entre le Sugar de ce combat et celui de Montréal ! Les mains de pierres boxent dans le vide… Au 5ème round, Leonard chute soudain au sol lourdement, mais poussé seulement par Duran, qui rentre dans son coin, frustré. Ray Arcel l’encourage à hausser encore son pressing et à se rapprocher pour déclencher plus d’échanges à mi distance. Mais la classe de Léonard neutralise toute l’agressivité du sud américain. Duran, incapable d'adapter sa boxe, s'énerve et continue à rechercher la bagarre de rue, "Viens montrer que tu es un homme" peste-t-il…
Comme un torero, Leonard danse autour du panaméen... virevolte puis soudain place des banderilles... Léonard possède tous les atouts. C'est un récital !

Ridiculisé !
Lors du 6ème, le combat tourne à la démonstration. Duran perd de sa superbe au fil des secondes… statique, dépassé, sans solution, désabusé… Sous contrôle, il est régulièrement contré lors de ses attaques. Sa frustration devant une telle domination technique devient énorme. Mais le 7ème round sera encore plus terrible pour le panaméen.


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Il reste 2 minutes et Léonard assure le show. A la manière de son idole, Muhammad Ali, Leonard nargue désormais son adversaire. Les mains à hauteur des genoux, il chambre, rigole, provoque, puis pique et s'évanouit. Remue ses épaules, puis contre encore de lourds crochets.
Le public jubile. Quel spectacle ! Quelle démonstration de classe ! Quelle leçon de noble art… Sugar harcèle moralement Duran… Soudain il se met à danser… puis mouline son bras droit avant de décocher un jab du gauche. Le public hurle son plaisir… Léonard provoque encore et fait signe à Duran de venir pour mieux le contrer. Quelle leçon ! Personne n’avait traité Duran ainsi… C’est le show de Léonard, et Duran en est réduit au second rôle…
Arcel tente encore de motiver son poulain à l’appel du 8ème, mais il a déjà compris que ce denier n’acceptera pas longtemps un tel châtiment. Cependant, l’américain ne mène que de deux points pour deux juges...

No mas !
Il reste 16 secondes avant la fin du 8ème quand soudain Duran tourne le dos à Léonard. Octovio Meyram, l'arbitre mexicain, ne comprend pas et lui ordonne de boxer... Duran ne répond que deux mots, devenus légendaires : "No Mas" (Assez !). Terrible aveu d'impuissance ... Démoralisé, l'orge au mental sans faille se révèle un colosse au pied d'argile. Duran, l'idole d'une nation et d'un continent, touché au plus profond de sa force et de son orgueil, abdique.
Léonard qui récupère son titre explose de joie mais privée du feu d'artifice, la foule gronde de mécontentement face à la folle résignation du panaméen.

Regagnant son vestiaire sous les sifflets, Duran au coté de son agent, Luis Henriquez, en plein désarroi, livrera une interview touchante où il prétextera sans réellement convaincre, de crampes d'estomac pour justifier son abandon, avant d’annoncer son retrait des rings.


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Blessures Psychologiques
La mobilité, et l'insolente facilitée de l'américain, ont eût raison du Grand Roberto. Malgré son palmarès incomparable, au lendemain de ce naufrage, en ne voulant pas accepter les règles de la loi des rings, ce dernier se placera sous la foudre de la presse spécialisée, tel un hors la loi. Certains journalistes s'interrogeront même s'il est toujours un boxeur et oseront le qualifier de "déserteur"… comme si deux mots avaient suffit à transformer ce seigneur le lignée royale des guerriers hispaniques en un lâche...

Jamais une revanche ne fut aussi douloureuse et une défaite aussi dure à remonter psychologiquement. La rédemption du demi-dieu durera 30 mois... Miné par cette punition, vainqueur péniblement en 1981 de Minchillo et Nino Gonzalez, Duran sera défait par Benitez puis Kirkland Laing avant de réussir son quitte ou double en juin 1983 pour le titre des super-welters WBA aux dépens de Davey Moore.
Neuf ans plus tard, pour définitivement guérir ses blessures, il accepta de retrouver Leonard pour une belle titrée "Uno Mas" (Une fois encore …).

Sebastien Boniface, le 30 Novembre 2005


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