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En boxe, tout comme en musique, l’adage de Miles Davis selon lequel "il n’existe pas mille sorte de moments mais seulement deux : les grands et les autres" est une vérité. Chaque mois, Sebastien Boniface revisite un des combats qui par son intensité dramatique a marqué les esprits au delà des générations, un des combats qui ont fait l'histoire de la boxe...

IL Y A 30 ANS, ALI - FRAZIER III

Le 1er octobre 1975, au Arabeta Coliseum de Quezon City (prés de Manille, Philippines), Muhammad Ali retrouve son vieux rival "Smoking" Joe Frazier. Titre mondial des Lourds en jeu pour cette belle titrée "Frisson à Manille" !

Thrilla In Manilla !
Tant désiré par le public, ce remake "Ali – Frazier" aux acteurs viellissants ne reçoit qu’un timide soutient de la presse américaine qui craint que ce 3ème acte ne ternisse les deux précédents. Depuis son triomphe sur George Foreman en octobre 1974 à Kinshasa, Ali a certes défendu sa couronne à trois reprises en 1975 (notamment aux points face aux modestes Chuck Wepner et l’australien Joe Bugner), mais sans briller.
A 33 ans, le temps semble commencer à altérer sa grandeur. Pour la première fois, on l’annonce même au dessus du quintal (il se présentera à 101 kilos 600). Beaucoup dénonce ces retrouvailles avec son ennemi, lequel n'a battu que des "seconds couteaux" depuis sa perte du titre, comme une "bonne affaire" avec 8 millions de dollars à la clé pour Ali. Car à 31 ans, Frazier (32 succès, 27 KO, pour 2 défaites) n’est plus l’implacable machine qui avançait en esquives plongeantes suivies de terribles crochets avec tout le poids du corps. Le boxeur de Philadelphie n’est plus que l’ombre de l'obstiné démolisseur d’antan.

Vainqueur d’Ali le 8 mars 1971 au Madison Square Garden, il avait été conduit le lendemain à l’hôpital (et y resta 12 jours) pour quelques troubles cérébraux... Certains affirmèrent que son ressort athlétique se brisa lors de cet âpre bataille. Une crainte qui se confirmera dix mois plus tard lors de son épouvantable punition infligée par le phénoménal Foreman. Malgré ces doutes sur la réelle disposition de "Smokin’Joe", la couverture des télévisions étrangères (68 pays dont une première: l'URSS) génère plus 2 millions de dollars de recettes, et assure une portée planétaire au rendez vous. Cependant, alors que Don King insiste sur l’importance de l’événement pour le peuple philippin, tant déchiré dans une sanglante guerre civile ; lucide, Larry Merchant analyse cet exil exotique : "Si ce combat était vraiment si significatif, jamais il se tiendrait à Manille. Ce serait The Thrilla In Chicago !"

Insultes et blessures
Si bien des choses ont changé en quatre ans, deux sont restées identiques. D’abord, cette affiche offre une nouvelle opposition de style sublime entre l’agression perpétuelle de Frazier (qui ne pense qu’à détruire) et le génie pugilistique du champion (qui ne pense qu’à construire)... En outre, l’antagonisme animant les deux hommes n'a fait que se renforcer.
Pour Ali, Frazier est l’homme qui brisa son invincibilité (le seul à l’avoir envoyé à terre en championnat !).
Par ses insultes lors des battages médiatiques de leurs deux précédents affrontements, Ali blessa profondément le natif de Beaufort. Depuis des années en fait, ce dernier n'a pu rivaliser face au "venin verbal" d’Ali. Dès son couronnement en 1970, il souffra silencieusement des bravades d’Ali, suspendu pour son refus d’incorporation, qui haranguait le public : "Qui est le réel champion du monde ?". Alors même que Frazier avait soutenu sa lutte pour la restitution de sa licence, il fera l’objet de terribles insultes au retour d'Ali à la compétition. Devant tant de cruels mots, Frazier alimenta sa haine bouillante et en fit le socle de sa motivation. Et alors qu'on croyait qu'Ali avait assez denigré Frazier depuis des années, il osa en rajouter une touche lors de la conférence de presse : comparant Frazier à un primate en caoutchouc noir : "Allez Joe, avance gorille ! Nous sommes à Manille. C'est une étrille !". Don King calma le challenger "Tout cela n’est qu’une exagération promotionnelle" mais fâché, Joe prit cette nouvelle galéjade en outrage personnel...

Impair et scandale
Alors que cette énième provocation aurait pu faire les Unes d'une presse toujours prête à ne rien pardonner au champion, Ali se place sous sa foudre quelques jours plus tard... Déclarant que Frazier n’est qu’un "problème mineur" (alors qu’il a enduré en réalité une énorme préparation durant 9 semaines : 450 kilomètres de course et 182 rounds de sparring) , Ali esquive les dernières séances d’entraînement pour accepter une invitation du Président Marcos à son palais. Alors même qu’il est encore marié à Belinda restée à la maison avec leurs enfants, le champion y introduit en tant qu’épouse, Veronica Porche, sa maîtresse (rencontrée au Zaïre... future mère de Laïla) ! Une bévue préjudiciable pour ce pur musulman, que les journaux américains (The Newsweek notamment) ne loupe pas d’exploiter.
Belinda déboule à Manille et ordonne : "Soit elle rentre sur le prochain avion, soit c’est moi qui prend le prochain". Ali rétorque par deux mots : "Au revoir !" … Glaciale réplique d'un champion des lourds, à quelques heures, de vivre le plus torride de ses combats.

Sur le rythme des poids welters
Car ce 3ème chapitre se déroule sous une chaleur accablante. Au sein de l’Arabeta Coliseum archi-comble (27.000 spectateurs), la légère brise venant de la mer de Chine n’y change rien : 38 °c au moment où les deux ex-champions olympiques apparaissent sur le ring à 10 heures 30 du matin (horaire pour favoriser le direct aux Etats-Unis).
Pendant que le champion continue ses boutades avec le trophée destiné au vainqueur... Frazier, le regard noir, n’est pas là pour plaisanter. Dès le coup de gong initial, il le prouve et impulse une chasse impitoyable ! Ali utilise sa mobilité et la qualité de ses jabs pour calmer la fougue de son opposant. Sa vitesse offre un fabuleux récital durant trois rounds.
Au 3ème Frazier vacille sur deux droites parfaites au menton. Mais à la fin de la reprise, Ali accepte de rester sans répliquer dans les cordes où l’hérisson musculeux de Philadelphie le martèle pendant 40 secondes de meurtriers crochets. Joe se désaxe et frappe au corps derrière les coudes du "Greatest". L’épreuve de force est vertigineuse ! Soudain, Ali réagit grâce à une stupéfiante accélération. Frazier est secoué…

Au 4ème, l’air est suffocant, la respiration devient difficile pour les deux athlètes couverts de sueur... Frazier se sait en retard, et accentue encore sa pression. Il enferme à nouveau Ali dans un angle. C'est la guerre ! Deux crochets gauches (proches de celui du Knock down du Madison) touchent le champion… Frazier continue son travail de sape. Sa stratégie est claire : il veut détruire la résistance physique d’Ali. Quel combat ! Comme à ses plus belles heures, Joe est un "robot" ; une machine infernale qui impose sa puissance à une cadence trop élevée pour Ali. Frazier est présent au rendez-vous. Il sait que ce douzième championnat est peut être son ultime. Il a tant de revanches à prendre...

Intense et acharné.
Au 7ème, Ali reprend sa danse. Capable de frapper en reculant, il touche sévèrement son adversaire de plein fouet. Les rounds défilent et le combat gagne encore en intensité. La 8ème reprise est sublime ! Frazier ne veut rien lâcher, mais se trouve en déséquilibre sur une nouvelle combinaison. Pourtant, c’est lui qui finit fort et touche le champion qui accompagne de moins en moins bien les coups. Ali parait plus émoussé. Il n’a plus la mobilité (les jambes) de ses 20 ans qui lui permettait d’alterner temps fort et moments de récupération...


Le suspens est énorme. Qui craquera le premier ? Dundee ravive toutes les forces de son boxeur mais à l’appel du 10ème, Frazier est déjà debout alors qu’Ali est encore sur son tabouret. Pour l’emporter, ce dernier devra puiser au plus profond comme lors de ses exploits (aveuglé contre Sonny Liston, machoire facturée face à Norton, ou encore durant le matracage des premiers rounds devant Foreman)... Mais à 33 ans, en est il encore capable ?

Au-delà de leurs forces
La fin du 10ème est pathétique : les deux hommes sont exténués. Le tenant du titre montre d’importants signes de fatigue. Pourtant, mené aux points, il retrouve son art dans la reprise suivante. Ali danse et aiguillonne par des enchaînements "droite – gauche" diaboliques de précision. Son travail défensif redevient exceptionnel.
Poussé par le public, mais à bout de force, il place encore une nette droite qui met Joe Frazier sur ses talons. Une autre projette son protège-dents dans la foule ! Ali se déchaîne : droites, gauches… Cela va trop vite ! Au retour dans son coin, le visage de Frazier est méconnaissable. L’œil gauche fermé, un énorme hématome va de son front à la tempe. Ses pommettes sont terriblement enflées. Joe crache le sang…
Epuisé, mais fidèle à sa promesse "Tant que j’aurai un semblant de souffle, je continuerai..."», Joe reprend le 14ème round. Le champion cogne mais Frazier refuse de tomber. Son visage n’est plus qu’une masse d’entailles et de bosses. Muhammad Ali rentre dans son coin, livide au bord de la syncope avant l'ultime reprise...

"Comme son propre fils"
Eddie Futch, l'entraîneur de Frazier, sait qu’Ali est épuisé. Pourtant il coupe les lacets des gants de son poulain ensanglanté. Il ne le laissera pas reprendre le 15ème round : "Reste assis fiston, tu en assez fait. Cela suffit ! Jamais personne n’oubliera ta performance de ce soir…" Le "Général" qui décrira plus tard, les vingt dernières secondes du 14ème comme les "plus dures de sa vie", avait confié un jour à Muhammad Ali : "Un entraîneur doit aimer son boxeur comme son propre fils. Sinon c’est un crime car il risque de l’envoyer vers la mort ou des blessures irréversibles pour de l’argent". Ce 1er octobre 1975, alors même que Fucth sait à quel point Joe Frazier vivra douloureusement cet arrêt, il prouve à quel point il l'aime …
En trois décennies, Joe Frazier ne critiquera jamais cette décision de son défunt entraîneur. "En un round, ma vie aurait pu se briser. Eddie a compris l’urgence mieux que je pouvais le faire alors... Que dieu garde son âme !". Dans le coin opposé, exténué, Ali victorieux ne peut même pas rester debout… Pris de vertiges, il quitte le ring sans fanfaronnades. La fin de ses années lumières...

Le plus grand combat de tous les temps ?
Nus et dépouillés de toute énergie à l'issu de cette "atroce épopée", les deux hommes seront allés au bout de leurs limites ... par défi, par haine, par honneur et aussi par orgueil... au bout des limites de la raison. Le célèbre historien britannique, Hugh Mac Ilvanney, définira ces quatorzes rounds "en 40 minutes de violence ininterrompue et de souffrance inimaginable !"". Fredie Pacheco, le cutman légendaire du Greatest comparera ce duel en un "meurtre lent durant lequel les deux hommes sont passés prés de la mort". Thomas Hauser, l'auteur du superbe livre "Muhammad Ali", analysera "Ce combat peut réclamer légitimement le titre du plus grand combat de tous les temps. Peut-être pas en terme de signification sociale, mais en terme d’action entre deux combattants". Ce combat de légende illustre que les grands moments des rings n’engagent pas toujours des boxeurs au sommet de leur art. Ils mettent souvent aux prises des hommes sur la pente descendante. The "Thrilla in Manilla" aurait du être le parfait épilogue aux carrières de ces deux boxeurs d'exception. Après ce type de combats, un homme ne peut plus être le combattant d'auparavant. Ali et Frazier ne seront jamais plus les mêmes...

Hélas, ni l'un ni l'autre ne se retireront à Manille. Huit mois plus tard, le fantôme de Frazier acceptera même de retrouver Foreman. La carrière d'Ali se prolongera par dix combats supplémentaires jusqu'en 1981.

Sebastien Boniface, le 11 Octobre 2005


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