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En boxe, tout comme en musique, l’adage de Miles Davis selon lequel "il n’existe pas mille sorte de moments mais seulement deux : les grands et les autres" est une vérité. Chaque mois, Sebastien Boniface revisite un des combats qui par son intensité dramatique a marqué les esprits au delà des générations, un des combats qui ont fait l'histoire de la boxe...
IL Y A 50 ANS, COHEN – TOWEEL
Le 3 septembre 1955, dans l’antre de la fabuleuse équipe de rugby du Transvaal : le Rand Stadium de Johannesburg, le français Robert Cohen défend sa ceinture mondiale des Coqs pour la première fois face au local, Willie Toweel.
Cohen, "la fulgurance"
Né en novembre 1930 dans le quartier du port de Bône (aujourd’hui Annaba) en Algérie, Robert Cohen découvre la boxe en février 1948 lors d'assauts amateurs organisés dans sa ville. Après s’être essayé aux métiers de plombier, de forgeron ou de menuisier, l’adolescent de confession juive, adepte des bagarres de rue juvéniles, ne rêve plus que de mettre les gants.
Malgré l'interdiction de son père qui n’affectionne pas ce sport, Robert se rend assidûment à la salle dirigée par Roger Léon. Son tempérament de "battant" lui permet de remporter le championnat amateur d’Algérie en 1949 puis se hisser en demi-finale du Tournoi d’Afrique du nord. A 21 ans, Cohen atteint la finale du championnat de France. Ce soir là, battu, sa fougue séduit pourtant Gaston- Charles Raymond. Celui-ci, ex-aventurier des rings américains, où dans les années 30 il livra, des poids mouches aux plumes; 163 combats (132 victoires pour 23 défaites), manager associé à l’Avia Club des frères Méquillet, le convainc de passer professionnel sur Paris.
Accompagné de son frère aîné Léon, Robert Cohen débarque dans la Capitale en juin 1951. C’est le début d’une fulgurante ascension ! En six mois, il remporte 8 de ses 9 premiers combats pros. Puis 14 nouveaux l’année suivante au cours de laquelle il lave son seul affront devant Robert Meunier. Rien ne semble résister à ce prodige qui surclasse ensuite le "vieux gitan", Théo Médina, ex-champion d’Europe. En novembre 1953, dans la salle Wagram, le jeune espoir dispose de Maurice Sandeyron aux points et décroche ainsi son premier titre : celui de champion de France des Coqs. Quatre mois plus tard à Belfast, Cohen punit le tenant européen, John Kelly, en huit minutes.
Après trois autres succès (notamment à Tunis devant le transalpin Mario D’Agata), le retrait du roi incontesté des coqs, l’australien Jimmy Carruthers, lui offre une chance de disputer le titre mondial vacant. Le 19 septembre 1954 à Bangkok, devant 60.000 personnes, à l'issue de 15 rounds violents face au thaïlandais Charern Songkitrat, le français est sacré. Quel aboutissement pour le môme du coiffeur juif du port de Bône ! Une consécration "royale" puisque entérinée par un juge de prestige, Nat Fleischer, le fondateur et rédacteur en chef du magasine américian, The Ring.
Si prés du drame
La remise un mois plus tard à N.Y. de la ceinture «The Ring Prize» marque l'ultime étape de sa reconnaissance comme "boss" des Coqs. Pourtant, alors qu’il n’existe que deux fédérations : la NBA et la Commission de N.Y (plus une troisième de moindre importance : L’IBU). La première citée impose à Cohen d’affronter dans les deux mois son challenger officiel, l’invaincu mexicain Raul Macias. Mécontent, son manager parisien refuse cette injonction et annonce son intention d'organiser une première défense en Afrique du Sud. Devant ce fait, la NBA tranche et destitue le français.
Alors que Macias s’empare de cette portion du titre devant Songkitrat en mars 1955, Cohen toujours reconnu par la commission N.Y. et l’IBU, frôle l’irréversible à quelques jours de son départ vers Johannesburg. Sur la route du retour vers son camp dans la forêt de Rambouillet, après avoir présidé une réunion à St Germain en Laye, il est victime d’un terrible accident de voiture. Hospitalité à Suresnes, souffrant de fractures à la mâchoire, de plaies au visage, et de multiples contusions, le champion est immobilisé durant de longues semaines. Incapable de remplir ses engagements, Robert Cohen craint une nouvelle destitution… Pourtant sagement, les deux organisations lui accordent un sursis et accepte un report au 3 septembre pour affronter l’invaincu sud-africain, Willie Toweel.
Un air de famille
Né en avril 1934, à Benoni, Willie Toweel est le 5ème fils de la plus légendaire lignée familiale de pugilistes. La passion du père, Mike, bon poids plumes dans les années 30, le poussa à enseigner le noble art à ses 6 garçons. Si l’aîné, Maurice estropié à la suite d'un accident, dut se reconvertir en promoteur, le cadet, Jimmy, remporta le titre national des légers en 1949. Vic-Anthony détint ensuite le titre mondial des coqs de mai 1950 jusqu’en novembre 1952 (date à laquelle il le céda à Jimmy Carruthers). Allan (l’intellectuel), un virtuose des légers, disputa une quinzaine de combats (tous victorieux) avant de préférer endosser l’habit d’entraîneur. Enfin, le bouillant rejeton, Fraser, échouera à quatre reprises dans d’incroyables batailles pour le titre sud africain des welters devant Wil Ludick (futur champion du monde et vainqueur de Jean Josselin).
En quête de reconquête du titre perdu trois ans auparavant par son frère, invaincu en 20 combats (14 remportés par KO), Willie (champion national des coqs et des plumes) porte tous les espoirs d’un "clan hors norme" ... A quelques heures du choc, c'est la panique. Robert souffre d’une effroyable crise de furoncles à la joue gauche. Aliter toute la vielle du combat, il sait qu'il ne peut reculer ce rendez-vous, sous peine d’être définitivement déchu ... Pour la pesée, Charles Gaston maquille les énormes plaies avec du talque. Le secret (la faiblesse) ne doit pas apparaître ! Pourtant, si dans les vestiaires, Robert Diamant tente de détendre l’atmosphère, l’inquiétude pèse lourdement. Comment Robert peut-il combattre avec de tels abcès ? Affaibli, il doit chercher le KO au plus vite, car tous les coups reçus sur son visage lui feront vivre un martyr ! En outre, l’arbitre Wilfred Zimmerman Lubbe (qui officie aussi bien sur les rings que sur les terrains de football de première division !) et les autres juges sont tous… sud africains (!!!).
Souffrance, ténacité et exploit
Devant plus de 30.000 spectateurs, presque tous blancs, puisque seule une petite enceinte spécifique est réservée aux personnes de couleur, Robert Cohen plus petit (1 m 58 contre 1 m 71) entame l’affrontement "tambour battant". Il avance, brise la distance, se désaxe et cherche le coup dur. Lors du second round, sur un enchaînement conclu par une lourde droite, Toweel titube… Adossé aux cordes, ce dernier ne doit son salut qu’à l’arbitre qui le réprimande au lieu de le compter. Qu’importe, Cohen est intenable ! Sur une nouvelle combinaison, le challenger est expédié au sol. Vexé, le springboks se relève immédiatement. A nouveau gêné par les remontrances de Lubbe, Cohen n’arrive pas à conclure malgré un second Knock-down. Sauvé par le gong, Toweel rentre dans son coin, à la dérive. Tout semble plié… Mais, comme si le sort s’acharnait encore sur le tricolore, dès les premiers instants du round suivant, son pouce droit se fracture.

Incapable de donner ses vives droites à toute puissance, Cohen énervé par les incessants accrochages de son adversaire qui pourrissent l'affrontement, perçoit qu'il est engagé vers un combat plus long qu'espéré. A la mi combat, porté par son public, le sud africain renverse la tendance... Malmené dans les 9ème, 10ème et 12ème rounds, Cohen recule à présent. Quelle bataille ! Quel calvaire, et quelle ténacité dont fait preuve le français qui ne veut rien céder ! Si certains ont lâché leurs titres sans même les défendre ; la main brisée, la joue et le nez en sang, Cohen dur au mal, n’abdique pas. Au plus profond de ses tripes, il livre une lutte dantesque et touche le sud africain par de puissantes gauches dans les trois dernières reprises acharnées…
Fin du 15ème : les deux hommes sont exténués. La décision sera serrée… Dans les bras de son père, Willie Toweel reçoit les compliments des siens. Le premier juge lui donne sa préférence. La foule exulte ! Mais, les deux autres optent pour le nul. Le français réussit l’exploit de ramener sa couronne mondiale en France. Mais de ce long et douloureux voyage, Cohen rapporte un plus précieux trésor encore... Zita, l’amour de sa vie rencontré sur les plages de Durban, fille d’un riche industriel du Congo Belge (Zaïre) qu'il épouse dès son retour.
L'Etoile Filante
Trois mois plus tard, alors qu’il n’a pas totalement récupéré de ce dur affrontement, Cohen défiera au Vel-d’hiv le champion de France des plumes (futur d’Europe), le merveilleux Cherif Hamia. Battu en puissance par le marocain, le champion du monde des coqs sera envoyé au tapis au 2ème puis 7ème round avant d’être arrêté sur blessure au 10ème round. A 26 ans, écoeuré par les manipulations crapuleuses de certains membres de son entourage, sous la pression de Zita qui souhaite tant qu’il cesse de se battre, il cèdera à sa sortie suivante, en juin 1956 au stade Olympique de Rome, devant 35.000 personnes, son titre mondial à son ancienne victime, le sourd-muet Mario D’agata. Annonçant contre toute attente son retrait définitif des rings, en pleine force de l’âge, Robert Cohen se consacrera à la gestion des entreprises de son beau père, avant que ses vieux démons ne le poussent à un combat de retour, puis à ouvrir une salle dans les quartiers d’Elisabethville avant d'endosser la responsabilité technique de l’équipe amatrice du Zaïre. Willie Toweel (qui n'aura jamais plus de chance mondiale) deviendra une immense référence en tant qu'entraîneur...

Installé aujourd'hui à Bruxelles ; mal connu des jeunes générations ; par sa classe, son courage et son exemplaire carrière "éclair" (qui ne dura que 5 années durant lesquelles, loin d'être un boxeur protégé, il disputa tous ses titres à l'étranger !) Robert Cohen laissera à jamais l’image d’un champion surdoué, intègre et généreux. Un homme passionné et passionnant.
Sebastien Boniface, le 05 Septembre 2005
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