En boxe, tout comme en musique, l’adage de Miles Davis selon lequel "il n’existe pas mille sorte de moments mais seulement deux : les grands et les autres" est une vérité. Chaque mois, Sebastien Boniface revisite un des combats qui par son intensité dramatique a marqué les esprits au delà des générations, un des combats qui ont fait l'histoire de la boxe...
IL Y A 15 ANS, BENN - BARKLEY.
Le 18 août 1990 au Bally’s Casino de Las Vegas, le tout récent champion WBO des Moyens, Nigel Benn défend sa ceinture face à l’ex-détenteur WBC, le terrifiant Iran Barkley.
The Dark Destroyer Dix longues années ou presque (de septembre 1980 à avril 1990) auront été nécessaires au Royaume-Uni pour trouver enfin un successeur au dernier champion de la catégorie reine des poids Moyens, Alan Minter. Le 29 avril 1990, au Cesaer Hôtel d’Atlantic-City, un jeune londonien de 26 ans, Nigel Benn, détrône l’expérimenté et solide Doug De Witt en 8 rounds, brisant ainsi la malédiction des "boxeurs horizontaux" : expression péjorative de la presse américaine au sujet des challengers britanniques... Même si cette ceinture WBO n'a pas de réelle signification, (ce championnat ne représentait que le 3ème dans cette organisation à ce poids), Benn rentre en héros dans la capitale anglaise.
Désormais entraîné à Miami par Andrews Mendis depuis son unique revers en mai 1989, et managé par Bob Arum, "The Dark Destroyer" n'a pas besoin de tapage médiatique pour s'imposer comme un événement sur la chaîne américaine ABC. Sa boxe agressive de "pitbull enragé" et sa terrifiante efficacité assure le spectacle. Sur ses 26 succès, 25 l’ont été par KO et 20 en moins de deux rounds ! «Je ne suis pas un boxeur mais un cogneur !» répète t'il... plus exactement un "pur puncheur" aux qualités offensives comparables au grand Thomas Hearns...
Pour sa première défense, Arum et la Top Ranks Inc. lui offre justement comme "festivité" de se frotter au tombeur de cette illustre référence. Iran Barkley, l’une des grandes terreurs des rings.
The Blade Né en mai 1960 dans le ghetto noir du South Bronx, Iran Barkley, le plus jeune de huit enfants, semblait destiné vers une seule perspective : la délinquance et la violence qui règnent dans les rues sinistres de son quartier. Pour éviter qu’il ne s’enlise dans les gangs qui dépouillent les gosses de toute innocence, sa sœur Yvonne qui pratique la boxe, l’amène quotidiennement à la salle du Knights Community Center. Inévitablement, Iran enfile les cuirs. L'adolescent analphabète, au physique de brute et au comportement "jusqu’au boutiste" vide rapidement la salle de volontaires pour ses séances de sparrings.
Finaliste des Golden Gloves new-yorkais en 1981, il décroche l’année suivante la médaille de bronze au mondial de Munich. Mais déjà père (à 21 ans), il décide de passer professionnel sans attendre les prochains Jeux Olympiques de Los Angeles. Ses débuts ne sont pas à la hauteur des espérances à tel point que battu à trois reprises lors de ses douze premières sorties (notamment par Robbie Simms avant la limite), Bob Arum rompt son avantageux contrat de "rooquie". Si ses qualités de "dur à cuire" enthousiasme les foules, ses lacunes défensives s’annoncent une menace pour sa santé...
Revanchard, "The Blade" (référence à ses crochets "tranchants comme des lames de rasoirs") enchaîne durant les deux années suivantes, treize succès (notamment sur Scypion, Amparo et Kitchen). Les portes d’une chance mondiale s’ouvrent à lui.
Un moment pressentit pour affronter Hagler, la retraite de ce dernier le conduit à disputer en octobre 1987 son premier titre ( WBA des moyens) en Italie. Déclaré battu aux points par "le professeur" Sumbu Kalambay, sa vie bascule pourtant neuf mois plus tard : en juin 1988, lorsqu’il met KO au 3ème round l’immense Thomas Hearns, tenant WBC. Un bien qu’il lâche sur décision partagée quelques mois plus tard au terme d’une mémorable bataille face au légendaire Roberto Duran. Défait sur décision majoritaire en août suivant pour la ceinture IBF par l’insaisissable Michaël Nunn, sa notorioté d’épouvantail n’en reste pas moins intacte. A la vieille de ce "choc de terreurs", Pat Putman du Sport Illustrated le dépeint « tel un doberman, à qui on tend une pièce de viande rouge ».
Seule certitude : un KO Ce choc américano-britannique passionne tout autant par son caractère sulfureux qu’énigmatique. Après un an d’arrêt suite à sa double opération pour une cataracte et un décollement de la rétine (deux bonnes raisons pour se voir retirer définitivement sa licence en France), le retour de Barkley laisse planer un sentiment malsain de danger. De plus, sujet à de douloureuses turbulences internes liées au récent décès de son père, l’américain accepte pour 200 mille dollars cette 4ème chance mondiale sans être dans les meilleures conditions possibles.
Néanmoins, inquiète la presse britannique souligne à outrance que Benn n’a jamais rencontré une telle "bête sanguinaire". Si le punch de leur protégé lui a permis de se débarrasser d’honnêtes combattants : qu’en sera-t-il face à un aussi coriace guerrier au menton d’acier que Barkley ? Pour beaucoup, l’américain paraît trop costaud et affectionne trop la bagarre de rue pour espérer un sort favorable au champion.
Même si leur palmarès est comparable (Les deux ont connût une seule défaite avant la limite), Benn qui n’a débuté sa carrière que trois ans auparavant, semble presque "trop neuf" (il n’a dépassé que quatre fois une 5ème reprise !). Si le changement de coach fait espérer qu'il a comblé ses manques défensifs, sa boxe à hauts risques et sa vulnérabilité (De Witt l’a envoyé à terre au second round) placent Barkley légérement favori. Une seule certitude se dégage. Il est impossible que ce duel aille à la limite. Bob Arum le confirme avec humour : "l’unique gaspillage dans la promotion de cet affrontement est d'avoir à rémunérer des juges !"
Volcanique et enragé !
Au soir du 18 Août, le ring du Bally’s sent la poudre. L'entrée des deux guerriers s'accompagne d'une odeur de souffre. En culotte noire pailletée, Benn surexcité ne tient plus en place. Plus électrique que jamais, son regard fixe sa proie. Ses incessants mouvements d’avant en arrière affichent sa grande nervosité. En face, Barkley calme et ténébreux impressionne par sa froideur.
Coup de gong initial et premier coup ... de tonnerre ! Un crochet droit lancé par Benn percute la tempe de Barkley. Il est assassin ! Secoué alors même que le combat ne vient que de débuter, l'américain trébuche en arrière jusqu’aux cordes... Benn avouera plus tard dans sa biographie : "Ce coup lui sépara l'esprit du reste de son corps..." Alors que Barkley se dégage enfin, un autre crochet droit suivi d’une violente gauche (plein menton) le renverse ! Carlos Padilla parvient avec peine à stopper la férocité du britannique. Le combat n'a commencé que depuis quinze secondes, et Barkley est déjà compté 8 !
Mais Barkley reprend sous les cris de l'assitance choquée d'une telle sauvagerie... Acculé dans les cordes, il tente de répliquer et use de sa puissance physique pour contrarier la pression du "Dark Destroyer". Pris de vitesse, Iran accepte la furieuse rixe.
Impitoyable Benn qui, grâce à sa souplesse du tronc (en esquives rotatives) et sa mobilité latérale, se désaxe sans cesse et frappe sous tous les angles sans se poser de question. Sa constante agression ne permet pas au new-yorkais de reprendre l’initiative. Et même si ce dernier parait plus puissant, ses coups ne giclent pas de sa garde avec autant de violence que ceux du britannique.
Une minute de combat déjà ... soudain un large contre du gauche secoue le londonien, obligé de battre en retraite à son tour... Barkley enchaîne et secoue encore durement Benn par un nouveau crochet dans les cordes.. La violence des échanges est vertigineuse. « Barkley ! Barkley ! » scande le public américain fier de sa réaction. Tête contre tête, leur bestiale collision tourne à l'épreuve de force ; Elle convient à "La Lame" qui revient progressivement avec des coups lourds qui semblent manquer d’explosivité… Plus incisif dans sa façon de délivrer les siens, Benn cherche le coup décisif...
2 minutes 57, et Controverse...
Il ne reste que 30 secondes avant la fin du round. Une stupéfiante combinaison (cross et uppercut droits conclus d'un crochet gauche) renvoie le challenger à genoux ! Alors que Padilla s’empresse d' intervenir, Benn délivre une droite à la tempe de son adversaire agenouillé… La salle gronde…
Mais Barkley ne cherche pas d’échappatoire, ce n’est pas son style, et se relève pour combattre... Quelques secondes plus tard, une nouvelle série le renvoie au tapis. L’arbitre interroge du regard les officiels : la règle des trois knock-down est elle en vigueur pour les championnats WBO ? Oui , alors que Barkley vascille debout, le combat est stoppé à trois secondes du gong. Benn atomise en moins de trois minutes l'épouvantail américain !
Alors que les chants euphoriques de ses supporters célèbrent son triomphe, les deux commentateurs d’ ABC (Dan Dierdolf et Alex Wallau) analysent les coups délivrés à Barkley lors du second Knock-down : « Benn aurait du être disqualifié !».
Frustré et gêné par la tournure polémique de son interview après le plus probant de ses succès, le britannique préfèrera, sans s’attarder sur les images accablantes que lui passent en boucle la chaîne américaine, avouer : «J’étais si déterminé, qu’il est difficile de tout contrôler » et défier énergiquement Sugar Léonard et Hearns...
Tels des phénix ... Mais au lieu de décrocher l'un de ces deux combats de ses rêves, trois mois plus tard, au National Exhibition Centre de Birmingham, Benn subira à son tour, un brutal KO de son grand rival et compatriote, Chris Eubank.
Il mettra deux ans pour revenir au plus haut niveau, dans la catégorie supérieure. Grâce à son punch dévastateur, sa boxe offensive et spectaculaire, mais aussi grâce ses exploits outre-Atlantique, Benn reste l’un des plus populaires boxeurs britanniques de tous les temps.
Alors que cette punition sembla sonner le glas de la carrière d'Iran Barkley, tel un phénix qui renaît de ses cendres, moins de 18 mois plus tard, il s’emparera d’un nouveau titre mondial (IBF - super Moyens) devant Darrin Van Horn puis deviendra en mars 1992, l’unique double vainqueur d'Hearns, se parant ainsi d'une ceinture WBA dans une troisième catégorie de poids, celle des mi-lourds.