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En boxe, tout comme en musique, l’adage de Miles Davis selon lequel "il n’existe pas mille sorte de moments mais seulement deux : les grands et les autres" est une vérité. Chaque mois, Sebastien Boniface revisite un des combats qui par son intensité dramatique a marqué les esprits au delà des générations, un des combats qui ont fait l'histoire de la boxe...
IL Y A 25 ANS, LEONARD - DURAN
Le 20 juin 1980, à l’Olympic Stadium de Montréal, le roi des légers, Roberto Duran défit pour le titre WBC des Welters, la nouvelle star des rings : Sugar Ray Leonard. Le premier grand rendez vous de la fabuleuse décennie "eighties" !
The Brawl in Montréal
Retour à Montréal sous forme de consécration pour le "golden boy" Ray Léonard, 24 ans, élu quatre années auparavant, "meilleur boxeur du tournoi olympique".
Paré de sa ceinture mondiale des Welters (qu’il a arraché sept mois auparavant au portoricain Wilfred Benitez), pour sa seconde défense, Léonard retourne sur les traces de son premier exploit : sa médaille d’or des super-légers. Pourtant invaincu en 27 combats (18 avant la limite) et même après une première défense expéditive, la presse américaine toujours caustique et exigeante, ne se montre pas encore débordante d’admiration envers le "successeur d'Ali". Les principaux reproches adressés au natif du Maryland : son manque de méchanceté et un style trop aérien. Si Ray est un bijou technique, certains attendent de lui une attitude plus dure et plus de cœur ...
Alors que tout semble indiquer que son prochain challenge sera la réunification face au puncheur mexicain, tenant WBA, José Pipino Cuevas (qui sera finalement opposé un mois plus tard à un autre jeune américain invaincu : Thomas Hearns), toujours prêts à oublier leurs différends lorsque l’argent peut couler à flots, Bob Arum et Don King (les deux plus influents promoteurs au monde) concluent une affiche encore plus excitante. Opposer l’incontestable seigneur des légers, le légendaire panaméen Roberto Duran, au jeune prodige. Un événement exceptionnel « The Brawl in Montréal » (La bagarre à Montréal) avec à la clé, la plus grosse affaire financière depuis Ali-Frazier qui rapporta 18 millions de dollars... Jamais un tel seuil de recettes n'a été atteint ; 30 millions garantis ! Léonard en empoche 9, Duran seulement 1,5 ... Mais bien plus que par ses bourses, ce duel revêt une portée historique : aucun poids léger, depuis les immenses Barney Ross et Henry Armstrong (il y a plus de quarante ans) n’a réussit à devenir champion en Welters.
Si populaires et différents
Enorme sommet qui met aux prises deux styles et deux personnalités totalement opposés. Si leurs conditions sociales d'origine sont comparables, c’est l'opposition atypique entre la virtuosité d'un artiste "Sugar" (en référence au grand Robinson) et la férocité, la sauvagerie de celui qu’on baptise "mains de pierre".
Né en juin 1951 à Guarare (Panama), Duran a débuté sa carrière professionnelle à l’âge de 16 ans. Cinq années plus tard, en juin 1972, il explose au plus haut niveau et s’empare du titre WBA des légers au Madison Square Garden de N.Y. aux dépens de l’écossais, Ken Buchanan. Sept années de règne suivront sans partage durant lesquelles il réunifie et enchaîne douze défenses (11 par KO).
Comme Monzon chez les moyens, Duran a éliminé tous ses rivaux sans pitié. Ces deux champions ont un point commun. Ils ont vécu une enfance miséreuse dans des ranchitos : la gènèse de leur rage de vaincre et de leur violence naturelle sur les rings. "Los Manos de Piedra", qualificatif hérité à l’âge de 14 ans lorsque d’un simple coup de poing, Duran assomma une mule (!?!) a fait le vide chez les légers. Il n'a connu qu’un seul revers en 72 combats (face à Esteban De Jesus, aux points en 10 rounds, sans titre en jeu, en novembre 1972). Son unique vainqueur, le seul qui l’a mis au sol (à froid lors de la première reprise) subira sa vengeance (laminé et mis KO au 11ème et 12ème) à deux reprises, titre mondial en jeu.
Elu, "plus grand poids léger de l’après guerre" par The Ring Magazine, l'aura du panaméen dépasse celle de tous les boxeurs ne maîtrisant pas la langue de sheaspeare. De Las Végas à New-York, Duran est une idole. Ses poings et son tempérament de feu, sa boxe agressive et spectaculaire l’ont rendu populaire à travers le monde entier.
Agé de 29 ans, riche et célèbre, Roberto Duran ne paraît pas pour autant rassasié. Mettant à profit une prise de poids liée à un train de vie délurée et aux années qui passent, le "fauve" jette son dévolu sur ce titre des welters pour rentrer dans l’histoire. Mais encore plus, pour clouer le bec au gargarisme américain sur les qualités du jeune Léonard. Affronter cette attraction surmédiatisée des rings qui l’irrite tant... est son plus profond désir.
Tous les ingrédients sont réunis : la brute face au virtuose, le méchant opposé au gentil, le latino contre le noir américain , le diable défit l’ange… Depuis des mois, tout Montréal est en effervescence ! L’Amérique suit à travers de nombreux reportages la préparation des deux stars en quête de suprématie. Fidèle à son image, l’ "animal Duran" effraie par sa motivation, les yeux remplis de haine, il ne peut s’empêcher à chacune de ses interviews, d’insulter à distance son adversaire… "Léonard n’est qu'une mauviette... " A l’inverse Léonard, affable et souriant, charme par sa classe. Mais outré par tant d’irrespect et de machisme, lors de la pesée qui voit, première surprise, le transfuge des légers, être le plus lourd sur la balance, Léonard tombe dans le piège de la provocation avec des mots qui sonnent mal dans sa bouche : "Je ne vais pas seulement te battre, je vais te tuer…"
Orgueil, guerre et conséquences
Au soir du 20 juin, 45.000 personnes toutes heureuses d’avoir trouvé une place (alors que même jusqu'au prix de 500 dollars, toutes ont été vendues en moins de 3 jours !), s’empressent de remplir la merveilleuse enceinte olympique.

La barbe noire en bataille, le challenger plus électrique que jamais, fait son apparition sous les encouragements de ses fans compatriotes. Respect obligeant, il n’est nullement hué, ni sifflé, par le public québécois pourtant premier supporteur de Ray, le génial artiste de leurs jeux. En retour, Duran embrasse ses gants vers l'assitance. Etonnant...
Enfin, c’est l’heure : l’ange apparaît dans son peignoir blanc… Montréal retrouve son héros… Souriant, l'américain semble crispé par ses retrouvailles, mais l’accueil indescriptible le rassure. C’est un triomphe ! Léonard est bien chez lui, quatre ans après avoir illuminé les dernières olympiades. Personne n'a oublié sa prestation.
Après le terrible face à face au cours duquel Duran chambre et provoque… C’est le coup de gong initial. Le challenger attaque et avance… Le niveau technique des échanges parait irréel : Tous les gestes sont fluides et vifs, tous les coups sont visés, tous les déplacements et appuis sont parfaits… Le sud américain chasse avec une rage incroyable, ses yeux sont ceux d’un loup affamé. Il impose un rythme insensé à l'affrontement. Lors du second round, soudain, une droite puis un crochet gauche surprennent Léonard. Il est touché ! Sugar se retrouve en déséquilibre, son pied arrière se dérobe … Il évite le sol, on ne sait comment… et se réfugie, acculé aux cordes où Duran se jette sur lui…
Sugar vient de faire connaissance avec la pierre… Obligé de s’accrocher, Léonard évite le pire, mais Duran se déchaîne, le pousse et le matraque … C’est la première fois que Léonard vit cette situation… Courageux, il réplique alors qu’Angelo Dundee lui hurle "de ne pas se battre comme dans une rue !" Mais Léonard veut prouver… faire taire ces critiques par orgueil, pour le respect ; et accepte la furieuse rixe que lui propose Duran. Les rounds se suivent et sont très serrés. C'est la stupeur générale ! Sugar boxe différemment à son habitude : il reste dans les cordes, ne fuit pas...
A la 6ème reprise… Superbe gauche de Léonard, mais Duran ne bronche pas… le champion veut reprendre l’initiative. Mais "Manos Di piedra" l’agresse encore et encore… Aux tempêtes succèdent une autre tempête… Dans les cordes, l'américian réagit par des séries sporadiques mais stupéfiantes en vitesse d’exécution. Mais il n’enchaîne pas assez. La "balle" (surnom donné en 1976 par ses fans québécois) semble statique. Il marque trop de temps d’arrêt dans cette «lutte de machos ».
Aux tripes !
Le combat est spendide. Duran impose sa boxe frustre et marche sur le champion sans cesse. Plus actif, il a toujours l’initiative. Malgré les magnifiques réactions du champion, au jeu du "combat d’hommes" ("aux tripes"), sans doute à cause de sa jeunesse si dure, Duran est le maître. Même si Sugar dans le 12ème round essaie encore… son rival lui fait payer durement le moindre coups manqué … Loin de l’exhibition technique et stratégique attendue, le magicien s’est mué en guerrier … Mais subit-il ou volontairement accepte t’il cette épreuve de force ? Ne peut-il pas ou ne veut-il pas boxer en artiste ? La rage de Duran est incontestable, mais inconsciemment, sans doute, le jeune Ray veut prouver à tous (presse et adversaire) qu’il est "tout un boxeur". Ray accepte la rugueuse bastonnade ! Mais à ce jeu là, les mains de pierre font mal, très mal…
Les 30 dernières secondes du quinzième et dernier round sont enragées. Au gong final, Duran, persuadé d’avoir gagné, bondit tel un démon. Alors que les deux boxeurs se croissent les bras tendus vers le ciel, Duran n’accepte pas que Léonard se permette cette vantardise… il l’insulte et le pousse violemment pour lui montrer de ne pas jouer cette intox. Le sage Ray Arcel, son entraîneur, le calme alors que Duran est prêt à en découdre aux poings avec tout l'entourage de l"américian (!?!)... comme si les quinze rounds sauvages ne lui avaient pas suffit…
Déception et revanche
A la lecture du pointage (en langue française), la décision est serrée (sur les trois cartes des juges, 19 rounds sont nuls !). Le premier, le juge français, Raymond Baldeyrou, donne Duran vainqueur (146 contre 144). Lorsque le clan panaméen entend "Duran : 147", ils le soulèvent aussitôt mais le "Léonard : 147" calme leurs enthousiasmes.
Le troisième pointage du juge britannique, Harry Gibbs, sera décisif : "Léonard 144" ... l'attente est pesante ... "Duran : 145 ! " Pas besoin de traduction, Léonard a tout compris. Le camps adversaire explose de joie. Porté en triomphe, Duran est le nouveau roi des welters. "Il y a une seule légende. C'est moi !" analyse t'il modestement.
Sugar Léonard perd son invincibilité et s’il a touché beaucoup d’argent, ce combat lui cause sa plus cruelle désillusion. Ironiquement, en l’espace de quinze rounds, ses souvenirs de Montréal ont pris une nouvelle signification...
Cinq mois plus tard, avec une nouvelle stratégie, il rendra à Duran la monnaie de son cauchemar de Montréal. Le 25 novembre 1980 lors du re-match, au Super dôme à la Nouvelle-Orléans, le "vrai" Sugar infligera à son rival, le plus humiliant calvaire que l'on puisse imaginer... le cèlèbre "No Mas" , une autre fabuleuse page de l’histoire…
Sebastien Boniface, le 19 Juin 2005
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