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En boxe, tout comme en musique, l’adage de Miles Davis selon lequel "il n’existe pas mille sorte de moments mais seulement deux : les grands et les autres" est une vérité. Chaque mois, Sebastien Boniface revisite un des combats qui par son intensité dramatique a marqué les esprits au delà des générations, un des combats qui ont fait l'histoire de la boxe...
IL Y A 50 ANS, PEREZ - SHIRAI III
Le 30 mai 1955 au Korakuen Stadium de Tokyo, Yoshio Shiraï, l’idole de tout un peuple, obtient sa revanche pour le titre mondial des Mouches, face à l’argentin, Pascual Pérez qui l’a dépossédé de ce bien sept mois auparavant.
Shiraï : le Pionner Nippon.
Né en novembre 1923 à Arakawa (quartier au nord-est du haut Tokyo), le jeune Yoshio Shiraï est mobilisé durant la seconde guerre mondiale en tant que mécanicien au sein des forces aéronavales de son pays. A l’âge de 20 ans, il débute une carrière professionnelle. Mais d’horribles douleurs aux mains l’empêchent de s’exprimer pleinement. Il enregistre ainsi trois revers lors de ses treize premières sorties.
Rien ne semble prédire que ce boxeur va devenir un héros national, mais une rencontre va bouleverser sa vie. Shiraï consulte un ex-lieutenant de l’US Navy basée à Tokyo, le Docteur Alvin R. Cahn. Celui-ci apprécie le noble art mais ne possède aucune expérience en la matière. Pourtant, après l’avoir guéri, Cahn décide de le prendre sous sa protection et l’encourage à s’orienter vers un style scientifique, très technique, adapté à sa morphologie longiligne. (Une chose impensable pour la plupart des entraîneurs japonais de l’époque adeptes de la boxe kamikaze).
D’octobre 1947 à mars 1951, Shiraï enchaîne 27 succès. En mai 1951 face au champion en titre, la « poupée d’Honolulu », Dado Marino, Shiraï enregistre une défaite injuste aux points en 10 rounds. Pour la revanche, à Honolulu, en décembre suivant, il réussit un KO retentissant au 7ème round.
La belle, le 19 mai 1952 se signe titre en jeu ! Plus de 40.000 japonais se massent dans l’imposant dôme au cœur de la capitale nipponne encore meurtrie par le cruel souvenir d’Hiroshima et de Nagasaki sept années plus tôt. Shiraï est présent au rendez-vous. Au terme de quinze rounds magnifiques, il détrône l’hawaïen et devient le premier nippon champion du monde de boxe ; le premier asiatique sacré dans un sport occidental.
A une époque où il n’y a que huit champions du monde, l’avènement coup sur coup du mexicain Lauro Salas (en légers) et du nippon Yoshio Shiraï (dans la plus petite des catégories : celle des Mouches) ne passe pas inaperçu. C’est la fin de l’hégémonie anglo-américaine sur les catégories légères. L’Amérique Latine et l’Asie (que l’on pensait irrémédiablement enracinée dans les arts martiaux) se révèlent un gisement pugilistique particulièrement riche.
Pérez : le « Marciano de poche ».
Après quatre défenses à domicile (devant Marino, Campo, Allen et Léo Espinosa), le Dr Cahn rêve d’internationaliser la carrière de son poulain. Grâce au célèbre homme d’affaire juif de Chicago, Abe Saperstein, le propriétaire des « Harlem Globe-trotters », il réussit à monter une tournée en Argentine. Le champion des Mouches débarque en juillet 1954 dans le pays dirigé par les mains de fer du Général Juan Domingo Péron. Le 24 juillet, en guise de préparation au choc qui l’opposera au champion Alberto Barenghi, (qu’il surclassera facilement le 11 août), il rencontre Pascual Pérez, un autre argentin de seulement 1m48 (!). Invaincu en 23 combats (22 avant la limite) et classé 7ème mondial, ce dernier a débuté la boxe pour imiter son héros d’enfance, son compatriote Luis Firpo. Comme lui, il est un ouragan qui emporte tout sur son passage : notamment dès 1948 dans les rangs amateurs où il conquiert le titre olympique à Londres. Un succès qui lui offre les faveurs de Péron qui loge sa famille et le persuade de rester chez les amateurs pour consolider le prestige de sa nation. Mais après quatre longues années de réflexion, à l’âge de 26 ans, lassé de ce rôle de valet aux ordres du gouvernement, le natif de Tupungato décida de passer professionnel...

Le choc entre les deux hommes au Luna Park de Buenos- Aires (qui se conclut par un nul équitable) enthousiasme le public. L’opposition de style est totale entre l’agilité du nippon et le rouleau compresseur argentin.
De retour dans l'île, Cahn voit son désir d’organiser un championnat face au Killer Sud-africain Jake Tuli, tomber à l’eau (à cause de la défaite inattendue de ce dernier face au vétéran Philippin Léo Espinosa). Pérez, devenu challenger officiel se voit alors offir en guise de re-match, une chance pour le titre. L’acte 2 entre les deux hommes se déroule le 26 novembre 1954. A la Plaza de Mayo, les hauts parleurs ont attirés une immense foule (plus de 100.000 personnes) au cœur de la matinée. Tous écoutent le compte rendu de la radio en direct de Tokyo. Au décompte des points, c’est une explosion : Pascual Pérez est le premier champion du monde argentin ! Alors que le boxeur adresse un message à Péron "Mi Général, Cumpli !" (Mon général, j’ai accompli ma mission), la foule exulte "Viva Péron, Viva Pérez !". Le Lendemain, Tous les journaux locaux se consacrent à l’exploit négligeant la grande manifestation « anti-Péron » organisée le jour même.
Quand Péron s’en mêle
L’accueil du petit héros n’aura que d’égal la démesure du dictateur sans doute bien décidé de tirer la meilleure partie possible du triomphe de « son boxeur sandwich ». Le Général lui offre même un prestigieux présent : une voiture "Desort Deluxe model 1951". Alors que le contrat prévoit une belle dans le pays du Soleil levant, avide de renforcer sa propagande, le Général latin n’hésite pas à écrire au Président Eisenhower, pour lui demander de faire pression sur Abe Green (président de la fédération mondiale) afin de faire transférer ce combat à Buenos-Aires. Malgré son intervention, Eisenhower ne parvient pas à infléchir les dirigeants de la NBA aux exigences de Péron. Le 30 mai 1955. L’affrontement aura bien lieu dans l’antre de Shiraï.
Joie et tristesse.
Mais, contrairement aux luttes précédentes, dès le coup de gong, Pérez semble dominer les premiers échanges. Pris de vitesse, du haut de ses 1 m 67, l’ex champion n’arrive pas à trouver sa distance et se mouvoir. Il semble manquer de vivacité. Le poids des ans sans doute et ses dures luttes livrées l'ont transformé en ombre de l’insaisissable cible qu’il était.
L’argentin, en grande forme, multiplie les combinaisons (gauches et droites , corps puis face...). Soudain des cris transpercent la salle. L’idole nipponne est à terre ! Il a reçu un court crochet puissant mais se relève au compte de 6. A la fin du round : son visage semble déjà résigné. Son regard fixe celui de son confident juif. Les deux hommes, sans un mot, ont tout compris. Yoshio ne détient plus les armes pour canaliser la fougue de son dangereux opposant. Tel un vrai samouraï qui a quitté ses habits de diabolique artiste, Shiraï repart pourtant. Contre nature, il accepte l’affrontement au second et troisième round. Il fait front devant l'impitoyable forcing de la tornade latine. Sans son jeu de jambe habituel, il ne peut contenir les assauts violents. Au 4ème, sur un gauche, Shiraï retourne au tapis. Avec une incroyable persévérance, il n'abdique pourtant pas.
L’assistance triste sait désormais que son champion n’a pas les forces pour répliquer réellement. Tel un seigneur, le champion argentin ne laissera pas son prédécesseur trop longtemps dans la tourmente. Au round suivant, il porte l’estocade. A ses pieds s’écroule un mythe. Porté en triomphe, Pérez exulte et proclame son rêve "Je veux conserver ce titre chez moi, devant mon président !". De retour aux vestiaires, lucide sur les causes de son échec, Shiraï consent à son fidèle mentor : "Mes douze dernières années ont été consacré à la boxe. Je pense qu’il est temps de m’arrêter". Le Dr Cahn ému approuve alors "Yoshio, Tu es intelligent car poursuivre en croyant prolonger ta gloire serait une erreur". Après sa douche, Shiraï annoncera sa retraite à la presse effondrée de vivre l'épilogue de la plus glorieuse page sportive de son histoire. En grand homme, il aura une pensée pour son adversaire "Je souhaite à Pérez le plus long règne possible afin qu'il batte mon nombre de défenses".
Deux mythes.
Pérez conservera sa ceinture à huit reprises durant ses cinq années de règne, avant de la céder sur décision partagée en avril 1960, à l’âge de 34 ans, au Thaïlandais Pone Kingpetch.
A Los Angeles (pour son unique combat aux E.U. !), il échouera dans son désir de revanche et connaîtra son second revers en 56 combats.
A l'opposé de Shiraï, son manque de sagesse et son divorce coûteux avec son manager de femme, le pousseront à continuer sa carrière jusqu’à 38 ans et concèder quatre revers lors de six dernières sorties...
Malgré cela, introduit au « Hall au Fame », Pascual Pérez est considéré comme l’un des meilleurs mi-mouche et mouche de tous les temps. Décédé en janvier 1977 d’un cancer du foie, il n'assistera pas à l'introduction de son triple adversaire dans le prestigieux cercle des légendes des rings, cette même année.
Commentateur à la télévision nationale, puis entraîneur au sein de son propre club, Shïraï décédera en décembre 2003, à l’âge de 80 ans.
Sebastien Boniface, le 30 Mai 2005
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