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En boxe, tout comme en musique, l’adage de Miles Davis selon lequel "il n’existe pas mille sorte de moments mais seulement deux : les grands et les autres" est une vérité. Chaque mois, Sebastien Boniface revisite un des combats qui par son intensité dramatique a marqué les esprits au delà des générations, un des combats qui ont fait l'histoire de la boxe...
IL Y A 20 ANS, HAGLER – HEARNS
Le 15 avril 1985, le Cesar Palace de Las Vegas se transforme en volcan : Marvin Hagler met en jeu sa couronne unifiée des moyens face au plus dangereux de ses prétendants, son compatriote, Thomas "The Hitman" Hearns.
Le rêve de Bob Arum
"Un promoteur se doit d’être son premier spectateur. Il doit imaginer dans ses désirs, les combats qu’il organise". Durant trois années, l’ex- avocat, collaborateur de Robert Kennedy au département de la Justice, essaya de concrétiser une folie : opposer le roi incontesté des moyens, Marvin Hagler à l’immense puncheur, ex-tenant WBA des Welters et WBC des super Welters, Thomas Hearns.
Mais en partie à cause de l’authentique animosité existante entre ces deux hommes, ses efforts restèrent longtemps vains. Têtu et visionnaire, le concurrent de Don King persévère néanmoins dans son entreprise. HBO offre dix millions de dollars pour une retransmission en direct mais Arum mise sur le circuit payant et une promotion merveilleusement orchestrée pour garantir sept millions de dollars à Hagler et cinq à Hearns et finaliser son rêve, un combat titré "The War" (La guerre).
Le monstre de Brocktong
Né en mai 1954 à Newark, les tendres années de Marvin Hagler n’ont pas été faciles. Sa mère, Ida, en charge de six gosses, est bien trop pauvre pour assurer son éducation. A 13 ans, il doit quitter l’école pour travailler dans une usine de jouets. Lorsque la famille se fixe à Brockton, banlieue de Boston, le jeune Marvin n’a que 15 ans mais en paraît déjà 25, à cause de son crâne rasé et sa musculature ! Il découvre la boxe dans le gymnase des frères Petronelli et apprend aussi que tous les blancs ne sont pas mauvais.
Emerveillés par ses qualités mentales, Pat et Goody Petronelli lui offrent du travail dans leur entreprise de travaux publics et s’occupent attentivement de lui à la salle. En 1973, après 52 affrontements amateurs, il remporte les championnats des Etats-Unis et passe professionnel.
Alors que Monzon domine le monde, après 25 succès (21 avant la limite) et un nul, Hagler qui aime signer ses autographes avec la mention "futur roi des moyens" enregistre coup sur coup (en janvier puis en mars 1976) deux revers aux points devant Bobby Watts et Willie Monroe, deux adversaires qu’il mettra KO lors des revanches.
Désormais, il n’a plus le droit à l’erreur. Le 24 août 1979, devant Benny Briscoe, il livre le combat couperet et remporte la guerre. Mais, alors que Monzon s’est retiré, et qu’il obtient enfin sa chance, en novembre 1979 pour son 50ème combat, devant Vito Antuofermo, au terme de 15 rounds violents, le verdict tombe telle une injustice : match nul.
Tenace, le musculeux chauve ne baisse pas les bras et enchaîne trois nouveaux succès. Il attend dix long mois avant de retrouver ce "maudit" titre mondial. A Londres, le britannique Alan Minter, un militant du National Front qui s’est entre-temps emparé de la couronne, paiera fortement sa rancœur. Au terme d’un massacre en trois rounds, le sacre d’Hagler sera accueilli de la pire des manières : des dizaines de projectiles (cannettes de bières, chaises ect..) sont lancés en sa direction par racisme et pure bêtise humaine. Protégé par son entourage, Hagler quitte le ring sans jouir de sa consécration. Qu’importe, il est enfin champion mais, souffre encore d’un manque de reconnaissance.
Il lamine Antuofermo en moins de dix minutes, lors de la revanche, puis le Syrien Mustapha Hamsho qui se verra ensuite poser 55 points de suture sur le visage. En quatre années et dix défenses, Hagler devient un épouvantail et fait le vide dans sa catégorie. Tous ses challengers officiels (Lee, Scypion, Obelmejias et Sibson) reçoivent une sévère correction en guise de traitement. Seul Roberto Duran parvient à tenir la distance des 15 rounds en novembre 1983.
Le Tueur à gage
Si le "Monstre de Brocktong" semble invulnérable, "The Hitman", du haut de ses 1m93 et plus jeune de quatre années, n’a perdu qu’une seule fois en 41 combats : lors de la réunification du titre des welters en 1981 face à Léonard et seulement six de ses adversaires ont tenu la distance.
Dès 1980, sa foudre atomise Pipino Cuevas pour le titre des welters WBA puis, un an après Hagler, ridiculise Roberto Duran, dans la catégorie supérieure, en l’expédiant au tapis à six reprises en l’espace de deux rounds ! Le tueur qu’ Emmanuel Stewart a programmé dans son gymnase (le West Side de Détroit) jouit d’un physique incroyable : son dos musculeux et ses bras immenses (son envergure est de deux mètres) en font une pieuvre vénéneuse. Garçon intelligent, rare champion à posséder un diplôme de High School, Hearns possède une réelle chance de bouleverser et de dérégler la boxe de la terrible machine au crâne rasé.
Effroi et Hystérie
Tous les ingrédients d’un grand affrontement sont sur la table. Mais, bien plus encore, quelque chose de magique et d’unique flotte dans l’air. Dès la conférence de presse le ton est donné : Hagler et sa casquette rouge avec le mot "War" campe sa détermination "Je n’ai qu’une chose en tête. La guerre ! Il n’y a pas de doute dans mon esprit, Hearns sera KO. Je ne vais pas jouer avec lui. Je vais le détruire". Hearns réplique "Le combat n’ira pas à la limite. Hagler n’est rien. Il subira le même sort que Duran, et même plus violemment !".
Impassible, le champion glisse à son confident d’entraîneur: "Je réserve une surprise à cet insolent !". A quelques minutes de l’entrée dans l’arène en plein air du Cesar Palace, de son vestiaire, deux doigts tendus à la caméra indiquent qu’Hearns est persuadé de son fait. Autour du ring l’atmosphère est étrange. Comme si l’air s’était charge d’électricité, une hystérie collective s’est saisie de l’assistance. Le ring sent la poudre ! Hearns au couleur de Kronk Gym est acclamé par un public survolté déjà entré dans le combat.
Hagler, dans un peignoir bleu marine, mesure sous les sifflets son déficit de popularité. Un hymne national interprété par Doc Severinsen à la trompette colore encore plus le moment d'un caractère dramatique. En France, du coté de Canal +, c’est le soulagement, enfin la retransmission du premier live de boxe des États-Unis fonctionne sur le plan technique. Les abonnés vont pouvoir vivre le sommet sans encombre !

Un premier round d’anthologie !
D’entrée, les deux hommes sont là pour la bagarre et cherchent à en finir. Au milieu du ring, le choc est total. Aux splendides droites et gauches d’Hagler, le "tueur à gage" réplique par une tempête de directs gauches et de droites plongeantes meurtrières. L’intensité de cette première minute est irréelle ! Les 15.000 spectateurs sont projetés au coeur de cette féroce rixe, dans une époustouflante et terrifiante orgie de directs et crochets.
Comment peut-on vivre tant de violence ? Le mental et l’entraînement que se sont imposé les deux hommes l’explique sans doute. Comme l’adrénaline qui les stimule et les rend résistant à un tel ouragan. Au bout d’une minute, Hearns rompt vers les cordes et se voit contraint de concéder le centre du ring…
Les 30 dernières secondes seront folles ! Hagler enchaîne alors qu’Hearns est coincé dans les cordes. Mais contré et secoué par une terrible droite, Hagler rompt la pression. Le sang jaillit soudainement de son front, il se brosse la plaie rapidement. Geste impressionnant qui prouve toute sa dureté... Le visage couvert de sang, de retour dans son coin, Hagler sait que sa blessure est grave. Il comprend dans les regards de ses soigneurs, l’absolue nécessité de stopper Hearns rapidement...
L’ordinateur d’HBO s’emballe : en trois minutes Hearns a donné 83 coups puissants… Hagler 82 ! Présent au bord du ring, Jean-Michel Rouet, envoyé spécial de l’Equipe, avoue "C’est une expérience unique. Il m’est arrivé une chose qui m’est jamais arrivé avant, ni après : au moment d’écrire l’article, j’ai été deux heures, sans pouvoir sortir un mot. Comment retranscrire le dixième de cet affrontement ? Je me souviens, tout le monde était debout : certains montés sur leur chaise hurlaient sans arrêt. La tension était vertigineuse. Je n’ai jamais revécu un tel instant."
Pourtant, le journaliste trouvera avec talent le résumé de ces trois premières minutes : "Inouïe, extraordinaire, hallucinant, fantastique, ce premier round a été tout cela… et plus encore, sublime et sauvage !". Beaucoup d’experts américains, pourtant très nostaliques des champions d'antant, considèrent que ce round initial fut le plus invraisemblable jamais vu depuis Dempsey-Firpo en septembre 1923.
Bref, ensanglanté et si brutal
Lors du second round, la violence des échanges reste absolue. Le tenant du titre serre les dents, il craint l’arrêt sur blessure, et intensifie sa chasse. Hearns répond coup pour coup. A quelques secondes du gong, coincé, le challenger subit. Il regagne son coin en titubant sur ses jambes de héron, les yeux dans le vague.
Edwin Homanski, le médecin de la commission du Nevada examine la blessure d’Hagler pendant la minute de repos. La salle retient son souffle.
Mais le combat reprend : Troisième round, Hagler se rue sur son adversaire. Une droite fait partir Hearns en arrière tel un pantin désarticulé. Mais ce dernier nargue le champion d’un signe au menton. Soudain Steele, ancien boxeur professionnel et référence mondiale de l’arbitrage, appelle Homanski car une nouvelle coupure horrible sous l’œil droit d’Hagler coule abondamment. Il est déjà trop tard ? Hagler vient peut être de perdre ses précieuses ceintures ... "Can you see him ?" interroge le docteur (pouvez vous le voir ?). La réponse reste inoubliable : "Je viens à l’instant de le frapper, n’est ce pas ? Alors..." Le combat reprend encore, mais pour combien de temps ?
Hearns, éprouvé, décide de changer de stratégie. La garde basse, il utilise sa mobilité pour creuser la distance. Il sait que coincé dans les cordes, il n’a pas d’efficacité et que le temps joue désormais pour lui. Malheureusement, le Cobra de Détroit ne parait plus en très bon équilibre sur ses jambes et commet l’erreur de laisser le semblant de distance à Hagler qui le cadre de mieux en mieux et ne le lâche plus. Deux formidables droites le font tournoyer. Hearns chancelle : ses jambes sont prisent de spasme. Il tente pourtant un crochet mais trouve le vide. Hagler, tel un fauve, court après sa proie. Il lance deux droites au menton d’une précision diabolique. Terrassé, face à terre, le tueur est KO ! Les yeux révulsés, le regard hagard, Steele enlace le challenger désarçonné. Hagler reste le roi !
Définitivement "Marvelous"
Elu combat de l’année 1985 par The Ring Magazine, ce combat dantesque, l’un des plus violents de ces vingt dernières années, dissipe l’équivoque. Après douze années de professionnalisme et cinq de règne, Hagler devient enfin une superstar dans son pays. Alors que des années auparavant, irrité par le journaliste Alex Wallau qui avait refusé d'utiliser son surnom (The Marvelous : le merveilleux), il avait en réponse officiellement changé son prénom, Hagler n’aura jamais plus besoin de cela pour être reconnu pour toujours comme "The Marvelous Marvin Hagler" et entrer dans la légende des plus grands moyens au même rang que Robinson, Greb ou Monzon.
Au-delà des générations, ce combat restera sans doute comme l’une des plus belles pages de l’histoire des rings. Un combat à jamais pas comme les autres… Un merveilleux moment.
Sebastien Boniface, le 15 Avril 2005
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