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En boxe, tout comme en musique, l’adage de Miles Davis selon lequel "il n’existe pas mille sorte de moments mais seulement deux : les grands et les autres" est une vérité. Chaque mois, Sebastien Boniface revisite un des combats qui par son intensité dramatique a marqué les esprits au delà des générations, un des combats qui ont fait l'histoire de la boxe...
IL Y A 15 ANS : IN CHUL BAEK - TIOZZO
Le 30 mars 1990, au Palais des Sports de Gerland à Lyon, le grand espoir tricolore, Christophe Tiozzo, affronte le champion WBA des super-moyens, le Sud Coréen In Chul Baek.
L’étoffe d’un héros.
Né en juin 1963 à Saint-Denis, Christophe Tiozzo débute la boxe dans les sillons de son frère aîné (Franck). Médaillé de bronze en super-welters aux JO de Los Angeles en 1984, il entame en octobre 1985 une carrière professionnelle dans un tapage médiatique sans précédent. Ses 16 premières sorties face à des adversaires taillés à sa mesure se soldent par autant de succès (11 avant la limite). Si beaucoup pensent qu'il est le plus doué des pugilistes français depuis fort longtemps, d’autres l’étiquettent en boxeur surmédiatisé, trop protégé.
Pourtant, une victoire sur James Kinchen (vainqueur moral d’Hearns quatre mois auparavant), prouve sa réelle dimension et lui ouvre la porte d’une chance mondiale.
Titre de pacotille ?
Invaincu après 25 combats et challenger officiel au titre WBA, Tiozzo boxe désormais dans la catégorie la plus récente, celle des super moyens, créée en mars 1984, dont la légitimité n’est pas encore établie. En effet, ce championnat face au tenant coréen, In Chul Baek, ne représente que le 25ème championnat de l'histoire de cette division (seulement le 7ème pour cette fédération).
La liste des détenteurs successifs (Suntherland, Park, Rocchigiani ou Lindell Holmes), bien moins prestigieuse que celle des moyens ainsi que la flatteuse présentation du jeune homme posé en successeur de Dauthuille ou de Cerdan, font se gausser beaucoup d’anciens.
Cependant malgré sa courte histoire, quelques chocs ont donné une crédibilité à cette nouvelle catégorie, notamment la revanche entre Hearns et Leonard en juin 1989 et le célèbre "Uno Mas" lors du 3ème affrontement entre Leonard et Duran en décembre 1989.
Tiozzo dont la classe pugilistique est manifeste, jouit de la même popularité que les Cerdan ou Bouttier à leur époque. Pour preuve, aux alentours de 23 heures, lorsqu'il parcourt le difficile chemin qui mène des vestiaires au ring, ce sont 10.000 spectateurs qui ont pris place dans le Palais des Sports. Et l’audimat de TF1, qui retransmet en direct le combat, s’affole. Un record pour un programme tardif : 19 points d’audience, soit 8 millions de foyer (mieux qu’une finale de Rolland Garros !). Depuis le second affrontement entre Monzon et Bouttier organisé par Alain Delon, commentateur de luxe pour l’occasion, jamais un combat n’a suscité un tel engouement en France.
Classe conre courage.
Sur le ring, le clan Tiozzo vit des moments inoubliables. Courrèges, l'ami promoteur, livide, ne semble ne plus pouvoir respirer. Solitaire, figé dans son coin, le "styliste beau gosse" attend le champion, Baek, tenant depuis mai dernier, date à laquelle il a détrôné Fulgencio Obelmejias.
En 49 combats (43 victoires avant la limite) il n’a connu que deux défaites : en juin 1983 aux points devant Sean Mannion puis avant la limite (en 3 rounds) des gants du terrifiant Julian Jackson en novembre 1987 pour le titre WBA des super welters.
La meute du "pays au matin calme" (25 personnes : amis, famille et gardes du corps compris) déboule sur le ring. Souriant et très décontracté, In Chul Baek semble plein d’assurance pour sa 3ème défense. Durant la Marseillaise, le masque de Tiozzo impressionne. Fixant profondément son adversaire, l’hymne national lui permet enfin de se détendre. Un intense face à face (à l’américaine) donne le ton du défi entre les deux hommes.
Premier round et premiers directs du gauche allongés par le challenger. Cette arme sera l’une des clés de l’affrontement. Tiozzo longiligne et sec paraît presque frêle face au trapu asiatique plus petit de 9 cm. Déjà deux minutes et le coréen n’a toujours pas lancé un seul coup. L’habilité naturelle en jab du petit fils d’émigrés vénitiens empêche son adversaire de développer sa boxe. Battu à distance, le Coréen cherche à imposer un rythme soutenu et donne l’impression de chercher le coup dur. Une première droite et une gauche confirment ce sentiment.

Le challenger continue son pilonnage du bras avant. Christophe aiguillonne, pique et enchaîne. Au deuxième round, Baek continue courageusement son pressing mais un superbe uppercut le sanctionne. Une superbe gauche suivie d’une droite plongeante au menton le fait plier les genoux. Sonné, il ne semble plus savoir où il est. L’arbitre le compte. Au bord du KO, Baek encaisse encore quelques droites : "Il y est ! il y est !" s’enthousiasme Delon. La foule rugit. Mais le champion avec métier récupère et tente quelques contres meurtriers. Pourtant, il se retrouve à nouveau sur ses talons sur deux nouveaux crochets. Quatre droites du français concluent la reprise.
Baek coupé à l’arcade, ne veut pas rompre. Se sachant dominé, il livre le tout pour le tout et se jette dans une furieuse charge. Sa garde extrêmement basse laisse des boulevards aux droites du français. Mais lucide, ce dernier ne confond pas vitesse et précipitation, d’autant que son adversaire reste dangereux en contre. Sublime boxe de Tiozzo qui ne se désunit pas et refuse le combat de prés : se déplaçant parfaitement. Le visage extrêmement marqué, aveuglé par le sang, le Coréen ne voit plus les coups. La 6ème reprise sera l’ultime de son calvaire. Transformé en punching-ball, il sombre à 15 secondes du gong sur une nouvelle accélération des deux mains. Cela en est assez, l’arbitre stoppe énergiquement la punition. Christophe Tiozzo est champion du monde !
Merveilleux aboutissement
Un vrai aboutissement pour le môme de la banlieue nord parisienne, désormais installé sur le toit du monde. "J’ai prouvé ce soir que je ne suis pas uniquement un styliste mais que je sais me battre s’il le faut. J’ai rencontré un bon boxeur. Maintenant je veux réunifier le titre." Au terme du meilleur combat de sa vie, l’un des plus remarquable qu’un français n’ait réalisé depuis longtemps, Christophe Tiozzo prouve qu’il est bien le champion que la France attend. Si Alain Delon ose la comparaison entre la classe et la beauté du nouveau champion à celles des Robinson, Monzon, Bouttier et Léonard, il lui demande surtout "Ce titre que vous avez conquis, je vous en prie, conservez le". Tiozzo confirme avec certitude : "Pour me le prendre, il faudra être balèze !"…
Un an et cinq jours plus tard, plus dure sera la chute...
Le 5 avril 1991 au Palais des Sports de Marseille, après deux défenses faciles expédiées en quelques rounds, un gaucher Panaméen, du nom de Victor Cordoba, affamé et plus dangereux que son modeste palmarès ne l’indiquait (19-2-2), infligera une terrible désillusion au virtuose français.
Malgré son admirable générosité, son cœur immense et son orgueil exacerbée, Tiozzo sera arrêté au 9ème round, perdant ainsi sa ceinture mondiale. Un an plus tard, en juin 1992, monté en poids mi-lourds, Christophe connaîtra son ultime défaite face à Jeff Harding, pour le titre WBC.
Même si ce nouvel échec sonna le glas des espérances de retour au plus haut niveau, peu de boxeurs français ne frôlèrent d’aussi prés l’excellence pugilistique. Quelques experts américains comparèrent son style à celui d'Alexis Arguello ou à Sean O’Grady.
Malheureusement, ses approximations dans sa préparation physique, son manque de rigueur alimentaire, son ingérabilité, ses virées nocturnes et les privilèges d'une vie luxueuse contrarièrent son épanouissement de champion. Les sacrifices consentis depuis sa tendre enfance sur les rings avaient sans doute vidé de son sens sa réelle motivation.
N’ayant jamais eût la vie d’un authentique boxeur, quelle aurait été sa carrière s’il avait eût le sérieux et le professionnalisme de son jeune frère, Fabrice, aujourd’hui véritable référence nationale des rings.
Sugar Léonard qui avait assisté à son duel contre Campbell avait justement analysé "Ce garçon est pétri de qualités. S’il mène sa carrière intelligemment et s’il reste concentré sur la boxe, il sera un très grand". Malheureusement, le môme de Saint-Denis avait sans doute déjà donné la majeure partie de sa ration de sueur aux rings...
Sebastien Boniface, le 31 Mars 2005
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